Portrait. Alia Bengana, l’architecture au-delà du béton

 Portrait. Alia Bengana, l’architecture au-delà du béton

Architecte, enseignante et autrice, Alia Bengana s’est imposée comme l’une des principales voix de l’architecture durable et de la sobriété constructive. Crédit photo : École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville.

Architecte, enseignante et autrice, Alia Bengana s’est imposée comme l’une des voix les plus écoutées sur les enjeux de la construction durable. Son enquête sur l’industrie du béton, publiée aux Presses de la Cité puis adaptée en bande dessinée, a séduit un large public. Formée entre Paris, Rome, Zurich et les États-Unis, elle défend une architecture locale et attentive aux ressources.

 

Que la terre soit réservée aux pays lointains ou aux populations les plus modestes. Qu’elle soit fragile. Que la paille soit condamnée à finir comme dans Les Trois Petits Cochons. Voilà quelques-uns des clichés qu’Alia Bengana s’emploie à déconstruire auprès de ses étudiants.

« J’essaie de leur montrer qu’il n’y a pas de recette magique, que chaque solution est ultra-locale. Je précise aussi que je ne suis pas anti-béton, mais pour des modes de construire sobres, intelligibles et réparables. Il faut utiliser le bon matériau au bon endroit. » À l’entendre, le propos paraît évident. Pourtant, il est le fruit d’un long cheminement.

Petite, Alia Bengana rêve davantage de danse que de bâtiments. À Alger, elle grandit toutefois dans une ancienne ferme transformée par Fernand Pouillon, architecte visionnaire et proche de sa famille. Son père, juriste de formation mais passionné d’architecture, nourrit lui aussi sa curiosité. « J’ai pris conscience assez tôt que je vivais dans un lieu exceptionnel », confie-t-elle.

Après des études à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville, complétées par une année à La Sapienza de Rome, elle obtient son diplôme en 2000. À l’époque, les questions environnementales restent marginales dans l’enseignement. « On m’a appris à penser la forme avant tout. L’idéal était de devenir un architecte connu qui construit de grands bâtiments. 

Du greenwashing au vernaculaire

Le premier déclic survient en 2006 lorsqu’elle obtient la prestigieuse bourse Delano & Aldrich, décernée par l’Académie d’Architecture et l’American Institute of Architects. Direction les États-Unis pour étudier les nouveaux labels environnementaux, notamment le LEED. L’expérience se révèle moins enthousiasmante qu’espéré.

« J’ai découvert une forme de foire au greenwashing. On parlait beaucoup de performances énergétiques, mais très peu de sobriété ou de provenance des matériaux. » Ce séjour agit comme un révélateur. Alia Bengana réalise que sa formation l’a conduite à envisager la construction presque exclusivement à travers le béton.

Commence alors une véritable enquête personnelle. Elle se forme à la terre crue, aux fibres végétales et aux matériaux biosourcés, découvre les expérimentations du Rural Studio et plonge dans les écrits de l’architecte égyptien Hassan Fathy.

La Chine, où elle séjourne à partir de 2007, constitue un second électrochoc. D’un côté, une urbanisation galopante qui efface des quartiers entiers et de l’autre, la découverte d’architectures vernaculaires remarquables comme les Tulou des Hakkas. « C’était le contraste permanent entre destruction et transmission. »

Enquête en sables mouvants

Mais c’est finalement le béton qui va la faire connaître du grand public. Pendant le confinement, depuis sa fenêtre en Suisse, elle observe une foreuse sonder des terres agricoles à la recherche de gravier. Cet épisode devient le point de départ d’une vaste enquête sur les ressources invisibles qui alimentent le matériau le plus utilisé au monde.

Ce qui devait être une série d’articles pour le média suisse Heidi.news prend une ampleur inattendue : vingt-sept épisodes, puis un livre et enfin une adaptation en bande dessinée. Le succès de Béton : enquête en sables mouvants dépasse largement le cercle des architectes, avec plus de 15 000 exemplaires vendus.

Son enquête met en lumière les conséquences environnementales souvent méconnues de l’extraction du sable et du gravier, ainsi que la dépendance mondiale au béton. « Je voulais vulgariser ces sujets sans jargon, raconter des histoires plutôt que faire des leçons », explique-t-elle depuis Rome, où elle est actuellement en résidence à la Villa Médicis pour écrire un nouvel ouvrage.

 

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À Timimoun, retour aux sources

Ses racines algériennes demeurent au cœur de sa réflexion. Un voyage à Timimoun, dans le désert, marque particulièrement son parcours. Elle y découvre que la terre crue, pourtant parfaitement adaptée au climat local, souffre d’un déficit d’image. « Elle n’était plus perçue comme moderne. Je me suis demandé comment changer cet imaginaire. »

Car pour Alia Bengana, le défi est autant culturel que technique. Avec le collectif Alentour, elle participe notamment à la conception d’un pavillon d’accueil pour le château de Grandson, en Suisse. Une construction en bois, terre et paille, pensée pour être démontée, stockée puis remontée ailleurs. Une architecture réversible, frugale et évolutive.

Aujourd’hui, entre la Suisse et la France, Alia Bengana transmet ces questionnements à une nouvelle génération d’architectes. À l’EPFL de Lausanne, où elle dirige un studio de première année, comme à Fribourg ou à Paris-Est, elle défend une pédagogie du faire et de l’expérimentation.

Une manière de prolonger le combat qu’elle mène depuis près de vingt ans : replacer les ressources locales, les savoir-faire et la sobriété au cœur de l’acte de construire.

 

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Vue du projet du Bâtiment des sciences humaines de l’Université de Lausanne, en Suisse, classé 2ᵉ lors d’un concours d’architecture réunissant 43 équipes.
Projet du Bâtiment des sciences humaines de l’Université de Lausanne, en Suisse. Le projet a obtenu le 2ᵉ prix d’un concours d’architecture réunissant 43 équipes. Crédit photo : aliabengana.com/unil.

 

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Fadwa Miadi