C’était mieux avant ? Le grand retour des traditions entre mémoire et illusion

 C’était mieux avant ? Le grand retour des traditions entre mémoire et illusion

Des mannequins habillés de tenues traditionnelles tunisiennes, revisitées, de la créatrice de mode Olfa Mhaoued. afp.com/MOHAMED KHALIL

Il suffit d’assister à un mariage, de parcourir les réseaux sociaux ou d’observer les tendances de la mode pour s’en rendre compte : le passé est redevenu désirable. Les cérémonies traditionnelles retrouvent leur faste, la « outia », soirée de la mariée, reprend sa place dans les mariages tunisiens, la fouta et la blousa s’affichent avec fierté, tandis que le caftan marocain, réinventé par les créateurs, séduit bien au-delà des frontières du Royaume. En cuisine, les recettes longues et exigeantes connaissent un regain d’intérêt, tout comme les objets anciens, les décors d’antan ou les savoir-faire artisanaux.

Le phénomène traverse l’ensemble du Maghreb, mais aussi les diasporas installées en Europe, où des jeunes nés loin du pays de leurs parents redécouvrent des traditions qu’ils n’ont parfois jamais connues. Faut-il s’en réjouir ? Ou s’inquiéter de voir s’installer l’idée, de plus en plus répandue, que « c’était mieux avant » ? Ce regard tourné vers le passé nourrit-il simplement un besoin de transmission ou risque-t-il, à terme, de freiner notre capacité à inventer l’avenir ? 

Pour éclairer cette tendance, Le Courrier de l’Atlas a interrogé Habib Kazdaghli, professeur d’histoire contemporaine, ancien doyen de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba, Tunis, et spécialiste des questions de patrimoine.

Pour l’historien, l’intérêt porté au passé évolue au rythme des générations. De quelle manière ?

« Lorsque nous avions vingt ans, explique-t-il, notre génération regardait presque exclusivement vers l’avenir. Nous voulions rompre avec le passé, construire un monde nouveau, persuadés que demain serait forcément meilleur. »

Aujourd’hui, le mouvement s’inverse. Face aux crises économiques, aux bouleversements sociaux et aux incertitudes géopolitiques, le passé apparaît comme un refuge.

« On imagine un passé plus stable, plus équilibré, dans lequel nos parents et nos grands-parents auraient mieux traversé les épreuves. Dès lors, beaucoup pensent qu’il suffirait de s’y rattacher pour retrouver cette stabilité. »

Selon l’universitaire, cette idéalisation est un mécanisme ancien. Toutes les sociétés ont cherché à s’appuyer sur une filiation, une origine ou une tradition pour donner du sens à leur présent. Le passé rassure parce qu’il semble éprouvé, alors que l’avenir reste, par définition, incertain.

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Peut-on réellement parler de nostalgie lorsque ce sont des jeunes qui adoptent des traditions qu’ils n’ont jamais vécues ?

Habib Kazdaghli nuance. « Redécouvrir le passé est en soi une démarche normale. Elle permet de renouer avec une mémoire parfois oubliée. Mais ce retour peut aussi révéler une difficulté à s’adapter à un monde qui change très vite. »

Pour autant, les jeunes générations ne rejettent pas la modernité. Elles composent avec les deux univers.

L’historien prend l’exemple des mariages : une journée est consacrée aux traditions — avec les costumes traditionnels — avant de laisser place, le lendemain, à une réception contemporaine dans un hôtel ou une salle de fêtes, parfois prolongée par un after réservé aux amis.

« Les jeunes veulent aujourd’hui toucher à tout. Ils ne choisissent pas entre tradition et modernité ; ils les associent. »

Le patrimoine, oui, à condition qu’il reste vivant !

Cette réappropriation du patrimoine traduit, selon lui, une recherche d’identité dans un monde de plus en plus uniformisé. Face à une mondialisation qui tend à imposer les mêmes références culturelles et les mêmes modes de consommation, beaucoup cherchent des repères dans leurs origines.

Mais cette quête comporte aussi des dérives.

« Certains acteurs instrumentalisent ce besoin d’identité en développant des discours ou des marchés fondés sur une vision figée de la tradition, voire sur des logiques religieuses ou identitaires plus radicales. »

L’historien distingue toutefois cette instrumentalisation d’une autre démarche, qu’il juge beaucoup plus féconde : celle qui consiste à patrimonialiser les traditions tout en les adaptant aux usages contemporains. Autrement dit, préserver le patrimoine ne signifie pas le figer.

Reste une question essentielle : à force de célébrer l’héritage, risque-t-on de moins inventer l’avenir ?

Pour Habib Kazdaghli, le danger n’est pas le retour des traditions en lui-même. Il apparaît lorsque le regard porté sur le passé finit par faire croire que toutes les réponses s’y trouvent.

Car un patrimoine ne demeure vivant qu’à une condition : continuer à dialoguer avec son époque. Préserver la mémoire  n’empêche pas d’innover ; c’est même souvent en réinventant l’héritage que les sociétés écrivent les pages les plus fécondes de leur histoire. Mais, pour l’historien, l’enjeu dépasse désormais la seule question du patrimoine. Ce qui l’inquiète avant tout, c’est l’affaiblissement progressif du projet collectif.

« Le plus grave est que d’une telle vision du monde peuvent découler des sociétés avançant à plusieurs vitesses. La force du projet national, qui réunissait les différentes composantes de la société et qui a marqué les générations de l’après-indépendance, tend aujourd’hui à s’affaiblir, voire à disparaître. »

Il illustre cette évolution par un exemple révélateur : « Quand les jeunes de ma génération partaient faire leurs études à l’étranger, la plupart n’avaient qu’une idée en tête : rentrer au pays. Nous voulions mettre nos connaissances au service de son développement. Aujourd’hui, la logique s’est inversée. La société s’individualise de manière excessive. Les familles préparent le départ de leurs enfants, notamment à travers l’essor du baccalauréat français, et les encouragent à construire leur avenir ailleurs. Nous contribuons ainsi à bâtir l’avenir d’autres pays, tandis que le nôtre se prive peu à peu des forces vives dont il aurait besoin pour écrire le sien. »

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Hella Habib

Journaliste culturelle et politique, a dirigé le magazine Maison & Jasmin, consacré à l’architecture et à l’art, avant d’occuper des fonctions de rédaction en chef au sein du quotidien La Presse de Tunisie. Journaliste au Courrier de l’Atlas.