Point de vue. Les États-Unis entre la folie de Trump et l’État de droit

 Point de vue. Les États-Unis entre la folie de Trump et l’État de droit

Le président américain Donald Trump s’adresse aux journalistes avant de quitter la Maison-Blanche, à Washington, le 6 février 2026. Il passe le week-end dans sa résidence de Mar-a-Lago, à Palm Beach, en Floride. (Photo ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP)

Les États-Unis vivent une période troublante de désordre politique général. Les citoyens redoutent les volte-face, les dérives grossières et la folie de leur président Trump. Ils n’ont plus totalement confiance dans leurs institutions démocratiques, même si la démocratie tient encore.

 

Les États-Unis balancent depuis les années trumpiennes dans une tension politique dans laquelle ils se trouvent coincés entre deux forces antagonistes. Il s’agit, d’un côté, d’un État de droit encore effectif, structuré par des institutions solides, des juges indépendants et un ensemble de contre-pouvoirs ; et, d’un autre côté, d’une dynamique trumpienne qui relève moins, comme on l’a souvent rabâché, d’un simple populisme électoral que d’une mise à l’épreuve des limites du pouvoir. Trump teste tous les jours les limites de son pouvoir et se demande jusqu’où il peut aller. Cette dynamique, souvent qualifiée par les observateurs et les médias de « folie », n’est ni totalement irrationnelle ni entièrement incontrôlée. Elle fonctionne certes par coups de force, provocations et transgressions, mais elle exprime souvent aussi la reconnaissance implicite de frontières que Trump ne parvient pas à franchir, ou devant lesquelles il recule.

Le trumpisme repose sur une logique d’intimidation politique plus que sur une mise en œuvre de l’ordre constitutionnel. Trump avance, teste, menace, puis observe les réactions. Lorsque la résistance est faible ou divisée, il pousse plus loin la transgression. Lorsque, en revanche, il se heurte à des juges, à des administrations, à des États fédérés, à des alliés internationaux ou à des équilibres économiques, il rebrousse chemin, parfois brutalement, parfois en maquillant le recul en victoire tactique. C’est le cas pour le Groenland, pour la police d’immigration ICE ou pour l’Iran (menaces en suspens actuellement), ou même pour l’abandon de ses alliés européens. Ce comportement révèle un fait central trop souvent négligé. Le président Trump, en dépit de son allure théâtrale, sait que son pouvoir n’est ni illimité ni toujours décisif, dans le sens souverain du terme. Sa folie semble être stratégique, bornée par des pesanteurs matérielles, juridiques, symboliques et géopolitiques qu’il ne peut ignorer durablement sous peine de remettre en question son pouvoir, ses alliés, son parti et l’État de droit lui-même, auquel il n’est pas si sensible que cela (ne voulait-il pas protéger les droits et libertés des Iraniens ? N’est-il pas attaché à la civilisation occidentale ?).

L’exemple de sa politique migratoire et du rôle central confié à l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) est d’ailleurs plein d’enseignements. Sous Trump, l’ICE n’est pas seulement une agence administrative chargée de l’application du droit de l’immigration, comme elle l’a toujours été, elle s’est transfigurée en un instrument politique de démonstration de force. Raids spectaculaires, arrestations médiatisées, interventions dans des lieux de travail, séparations de familles, arrestations d’enfants d’immigrés, détentions prolongées dans des conditions dénoncées par des ONG et des instances internationales, etc. Tout cela contribue à provoquer la peur et le sentiment de reprise en main autoritaire d’une démocratie en crise. Son objectif n’est pas seulement de faire respecter la loi, mais de mettre en scène un pouvoir qui frappe vite, fort et sans s’encombrer de scrupules.

Pourtant, là encore apparaissent des limites. De nombreuses opérations de l’ICE ont été bloquées ou restreintes par des décisions judiciaires, par le refus de coopération de villes et d’États fédérés, ou par des injonctions administratives internes. Face à ces résistances, Trump a souvent tempéré ses annonces, suspendu certaines mesures, ou imputé la responsabilité à ses subordonnés. Ces reculs ne relèvent pas d’un soudain respect pour l’État de droit, mais d’un calcul intériorisé par un président ayant un esprit d’affaires. Aller trop loin l’expose à des débâcles juridiques, à des crises institutionnelles coûteuses et à une perte de crédibilité internationale, même s’il est en quête de résultats palpables et spectaculaires, notamment à l’approche des élections midterms en novembre prochain, ou pour tenter de glorifier son dernier mandat.

Trump observe la même logique dans son rapport aux institutions judiciaires. Il attaque verbalement les juges, les intimide, les accuse de partialité, dénonce des complots, mais il se plie, en dernière instance, à la plupart de leurs décisions. Les décrets migratoires bloqués par les tribunaux, les enquêtes judiciaires qui se poursuivent malgré ses pressions, les procédures électorales validées contre ses allégations de fraude. Tout cela montre que, malgré sa rhétorique tendant à ressortir sa toute-puissance, Trump reconnaît de facto l’existence d’un ordre qu’il ne parvient pas à dissoudre. La violence symbolique de ses discours masque mal une impuissance à gouverner hors du droit, au risque de provoquer une crise majeure.

Cela ne veut pas dire que la reconnaissance implicite de ces limites rend le trumpisme moins dangereux. En testant sans cesse les limites, en les poussant jusqu’à leur point de rupture, Trump contribue à banaliser l’illégalité, à user les institutions et à habituer l’opinion publique à des pratiques jugées inacceptables. C’est le cas lorsque la démocratie verse dans l’autoritarisme, et le libéralisme se transfigure en un libertarisme ou un néo-libéralisme vulgaire. L’ICE, dans ce cadre, fonctionne comme un laboratoire de cette politique. Il s’agit d’une police fédérale dont les marges de manœuvre sont élargies, dont les méthodes se durcissent, et dont les abus, même lorsqu’ils sont sanctionnés, laissent des traces durables dans les rapports entre l’État et les populations concernées.

On se souvient de l’assaut du Capitole par ses troupes excitées, en janvier 2021, qui illustre cette même dialectique entre transgression et limite. Trump a encouragé la contestation violente du résultat électoral (comme tous les populistes qui ne peuvent se penser vaincus), mais il n’a pas franchi le pas d’une rupture ouverte avec l’ordre constitutionnel en recourant à l’armée ou à une suspension formelle des institutions. Lorsque les forces de sécurité ont repris le contrôle, lorsque les responsables politiques ont certifié les résultats, Trump s’est retiré, laissant ses partisans assumer seuls les conséquences pénales. Là encore, le recul révèle une conscience réelle des lignes rouges à ne pas franchir, non par attachement démocratique, mais par peur de l’inconnu ou de l’irréversibilité.

En tout cas, ce jeu interminable de ses provocations et de leurs limites produit un effet paradoxal. L’État de droit américain survit encore, mais au prix d’une mobilisation constante, d’une judiciarisation extrême, d’une conflictualité permanente et d’une presse et de médias critiques. Les tribunaux, les administrations, les États fédérés et la société civile sont contraints de fonctionner en état d’alerte, comme si chaque nouvelle décision était aussi alarmante que la précédente. La démocratie tient certes, mais elle s’exerce désormais, non dans la confiance, mais dans la défiance.

Sur le plan international également, Trump reconnaît malgré tout implicitement les contraintes. Ses menaces contre l’OTAN, ses annonces de retraits unilatéraux, ses guerres commerciales capricieuses se heurtent régulièrement à des réalités stratégiques et économiques qui le contraignent à composer. Les alliances ne sont pas rompues, les accords ne sont pas tous dénoncés, les sanctions sont parfois allégées sous la pression des marchés, de la Bourse, des partenaires ou de la réaction des médias. La souveraineté proclamée se heurte à l’interdépendance réelle, et la tentative de domination cède la place à un pragmatisme incontournable.

Ainsi, les États-Unis ne sont pas simplement face à une alternative entre la folie trumpienne et l’État de droit. Ils sont en train de vivre leur coexistence conflictuelle, comme à l’époque du mouvement des droits civils des années 1960. Trump ne détruit pas directement les institutions, il les instrumentalise et les épuise. Et lorsqu’il recule, il n’accorde pas une victoire morale au droit, mais il prouve que ce droit conserve encore une efficacité pratique suffisante pour limiter les dégâts. Mais si l’État de droit survit, il se rétrécit. Il devient un barrage plutôt qu’un horizon partagé.

La folie trumpienne, en ce sens, n’est pas totale. Elle est contenue, contrainte, parfois éliminée. Elle n’en est pas moins destructrice. L’État de droit américain tient encore, mais il tient comme un édifice sous pression constante, dont chaque fissure rappelle que la solidité institutionnelle ne suffit plus lorsque la volonté politique du pouvoir ne tend nullement au respect de la règle. C’est le paradoxe américain du jour.

 

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