Samira El Ayachi : « Écrire pour transmettre ce qu’elles n’ont pas pu dire »

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Après Le Ventre des hommes, consacré aux travailleurs du sud marocain recrutés dans les mines du nord de la France, Samira El Ayachi donne voix à celles qui sont longtemps restées dans l’ombre. Avec Madame Bovary, ma mère et moi, son nouveau roman, elle ose convoquer l’héroïne de Flaubert pour rendre hommage à la première génération de femmes venues rejoindre leur mari en exil. Qui sont-elles vraiment et quel prix ont-elles payé pour cette traversée silencieuse ?
LCDL : En confrontant la mère immigrée à Emma Bovary, vous la sortez de la marge. Pourquoi est-il important de redonner à cette figure une place centrale ?
Samira El Ayachi : Je voulais d’abord travailler sur trois générations de femmes : la grand-mère, la mère immigrée et la fille. Elles sont traversées par les mêmes questions (l’amour, la maternité, la famille) mais dans des contextes historiques et géographiques différents.
En rapprochant Halima d’Emma Bovary, je voulais montrer qu’il existe une condition féminine commune, imposée par le patriarcat, au-delà des cultures. La mère immigrée a longtemps été reléguée au rang de figurante dans le récit national. On ne l’a jamais regardée comme un sujet.
Or ce sont des figures de résistance, des femmes libres à leur manière, des révolutionnaires ignorées. Leur liberté commence parfois par des microdécisions, comme faire les courses seules, emmener les enfants au parc ou organiser son quotidien.
Ce sont de véritables révolutions invisibles. Par ailleurs, elles ont été les gardiennes d’une mémoire, de valeurs de solidarité et de transmission, à contre-courant d’un monde libéral qui les a méprisées.
À travers Halima, vous montrez comment l’isolement linguistique, social et affectif de la première génération migrante peut produire une grande souffrance psychique. Pourquoi ces douleurs sont-elles restées si longtemps muettes ?
Il y a un héritage postcolonial très fort. Du fait de ce que Frantz Fanon appelait le syndrome méditerranéen, ces corps ont été moins écoutés, moins pris au sérieux. L’angle mort majeur, c’est la santé mentale. On a considéré comme « normal » que ces femmes élèvent seules de nombreux enfants, dans l’exil, sans maîtriser la langue, sans réseau, sans soutien.
Elles ont aussi subi une double peine dans le sens où elles ont été coupées de leurs méthodes de guérison traditionnelles et des solidarités féminines. On les a abandonnées à leur souffrance, comme si elles ne comptaient pas. C’est une faute collective.
Votre roman interroge le regard médical porté sur ces mères. En quoi une approche transculturelle pourrait-elle éviter de réduire leurs souffrances à des pathologies ?
Une approche transculturelle, comme celle développée par Tobie Nathan, prend en compte l’imaginaire, la langue, l’histoire du patient. Sans cette dimension anthropologique, on nie une seconde fois l’exilé. On impose des grilles occidentales à des corps et à des psychés qui ne s’y reconnaissent pas.
Comment soigner sans traduction ? On traduit bien au tribunal, pourquoi pas à l’hôpital ? Beaucoup d’enfants ont grandi avec la peur de voir leurs parents hospitalisés sans pouvoir comprendre ou être compris. Là encore, il y a eu abandon.
Salwa, sa fille, dit se sentir « amputée d’une partie de son histoire » à cause des silences maternels. Pourquoi est-il vital de briser ces non-dits ?
Je ne crois pas qu’il faille tout verbaliser, mais il est essentiel de se reconnaître dans des douleurs communes. La relation mère-fille est traversée par le patriarcat, quelle que soit l’époque. Je ne hiérarchise pas les souffrances, ni celles de la mère mariée très jeune ni celles de la fille en quête d’amour et de liberté.
La question est celle d’une sororité intergénérationnelle, verticale, qui consiste à se reconnaître prises dans un même système, pour amorcer une réparation symbolique.
Entre émancipation et culpabilité, Salwa avance vers une réconciliation. Est-ce la condition pour transformer l’héritage maternel en transmission vivante ?
Oui. Cet héritage a été nié par une société capitaliste qui s’est détournée des valeurs africaines de collectif, de soin et de solidarité. Ces femmes rurales ont été projetées brutalement dans l’anonymat urbain, mais elles ont tenu.
Nous avons été privés collectivement de leur apport. La mère dit « nous », jamais « je ». L’écriture permet à la fille de faire émerger ce « je », sans effacer le « nous ». Il n’est pas trop tard pour reconnaître cet héritage que nous portons.
Aujourd’hui, diriez-vous : « Salwa, c’est moi », comme Flaubert confessait « Madame Bovary, c’est moi » ?
Salwa est une figure passionnée, qui veut vivre et écrire coûte que coûte. Le roman est aussi une déclaration d’amour à la littérature. Ce qui nous rapproche, c’est cette idée qu’il faut continuer à écrire sa vie, la réécrire, ne jamais se figer. Accepter les ratures, les brouillons, les contradictions est une manière de rester vivante.
Ce roman est dédié à votre mère qui ne pourra pas le lire. Quelle signification a ce geste malgré cette impossibilité ?
C’est quelque chose que beaucoup d’enfants issus de parcours migratoires connaissent. La barrière de la langue rend certaines conversations impossibles. Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement de français ou de darija, mais d’une structure de pensée et d’un imaginaire différents. Les discussions profondes, philosophiques ou psychologiques, sont difficiles.
Dans notre culture d’origine, il y a une pudeur qui nous empêche de verbaliser certains ressentis. Ma mère appartient à cette génération qui ne psychologise pas comme nous ; elle répondra : « C’est Dieu qui l’a décidé ».
Écrire ce livre, c’est donc un geste pour elle et pour toutes ces mères. Nous faisons ce travail-là à leur place. Nous racontons, nous transmettons ce qu’elles n’ont pas pu dire et nous essayons de donner voix à leur expérience.
Samira El Ayachi, Madame Bovary, ma mère et moi
Éditions de l’Aube
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