Tunisie.Carthage : la fièvre des limogeages

A gauche, le diplomate Moncef Baâti, décoré des insignes de chevalier de l’Ordre de la République par Béji Caïd Essebsi en 2017

Lundi 10 février, si nous savions déjà que le président de la République Kais Saïed en est à son troisième jour de repos nécessité par une malencontreuse fièvre hivernale, une autre fièvre sévit au Palais et au-delà : celle des licenciements intempestifs de hauts fonctionnaires, dont a fait les frais l’ambassadeur de Tunisie à New York ce weekend.  

Au terme d’un peu plus de 100 jours de gouvernance, sommes-nous témoins d’un style Saïed consistant en une tapageuse gestion des rouages de l’Etat ? Si l’on s’attendait à de la radicalité de la part d’un président qui n’a pas fait mystère de ses positions résolument pro révolutionnaires lors de sa campagne électorale, la méthode présidentielle a tout de même de quoi surprendre.

Quoi de plus normal en effet qu’un pouvoir qui s’annonce comme celui de la rupture et de la moralisation de la vie politique, soit soucieux de délimiter son périmètre d’action et d’affirmer jalousement ses prérogatives, conscient de surcroît qu’il navigue en milieu hostile, dans le contexte d’un printemps arabe agonisant à l’intérieur comme à l’international ? Là n’est donc pas l’évènement. Plus que les évictions elles-mêmes, souvent logiques et attendues, c’est la manière de plus en plus humiliante de ces limogeages qui interroge.

Le rappel de Moncef Baâti élucidé

« De mémoire de diplomate, jamais nous n’avions vu pareille disgrâce ! », pouvait-on lire samedi en réaction à l’éviction spectaculaire du très expérimenté ambassadeur tunisien à New York, Moncef Baâti, qui a plus de 4 décennies de service à son actif, nommé à ce poste prestigieux en septembre 2019, 1 mois seulement avant l’élection du président Saïed.

« Voici comment le ministère des Affaires étrangères remercie un ambassadeur après 40 ans de carrière, surtout qu'il n'y a ni trahison ni corruption, sinon cela se serait su », regrette le chercheur Youssef Cherif qui a travaillé avec Baâti à l’ITES, en relayant le communiqué du ministère.

Dans ledit communiqué, qui entend clarifier les raisons de ce brusque limogeage en plein vol, et concomitant avec la préparation du plan de paix arabe pour la Palestine, on peut lire que l’ambassadeur permanent de la Tunisie à l’ONU a été démis de ses fonctions pour « des raisons purement professionnelles, liées à la médiocrité du rendement et à l’absence de coordination » avec le ministère de tutelle.    

La soudaineté de la nouvelle a pu induire nos confrères de l’AFP en erreur, qui en couvrant l’affaire à chaud ont émis l’hypothèse, née d’un malentendu, selon laquelle l’intéressé aurait été remercié à cause d’une position individuelle trop zélée en faveur des palestiniens. Ce qui, connaissant la radicalité anti israélienne du président Kais Saïed ne pouvait être qu’un contre-sens.  

Contrainte de sortir de son silence et d’une communication critiquée pour sa discrétion excessive depuis le début du mandat présidentiel, la conseillère à la présidence de la République, Rachida Ennaïfer a déclaré samedi soir que le limogeage du représentant de la Tunisie auprès de l’ONU, est motivé par « une faute grave ».

« L’ambassadeur ne s’est pas concerté avec le ministère des Affaires étrangères et le reste des membres du groupe arabe au sein du Conseil de sécurité, s’agissant de la diffusion du document de projet de résolution onusienne sur la condamnation du « deal du siècle » présenté par le président américain, Donald Trump », poursuit-elle.

Si Ennaïfer reconnaît que Moncef Baâti n’a pas exprimé à titre personnel de position contrevenant à celle de la Tunisie en l’occurrence envers la cause palestinienne, en clair elle suggère que la diffusion précoce par Baâti d’un document en ce sens, geste perçu comme cavalier, fut à l’origine du courroux du président Saïed.

De par ses modalités, le limogeage de Baâti ne diffère que peu en réalité de ce que l’on connait désormais du modus operandi présidentiel : tout comme pour l’ambassadeur de Tunisie à Paris, le moindre faux pas d’un officiel proche de l’ancien pouvoir de Béji Caïd Essebsi et consorts, sert de prétexte à une éviction immédiate, assortie d’un communiqué du déshonneur, mentionnant tantôt des soupçons de corruption, tantôt une faiblesse du rendement.

Si bien que ces diplomates, peu rompus à ces méthodes tonitruantes, évoquent aujourd’hui divers moyens de redorer leur blason, dont le recours à une audition par un jury d’honneur ou une commission parlementaire.

Déjà accueilli lors de son élection par une part de scepticisme par les élites tunisiennes, Kais Saïed est-il en train d’approfondir inutilement la fracture entre le nouveau Carthage, sanguin et moraliste, et un establishment avec lequel une réconciliation eût pourtant été possible ?   

Il y a lieu de le penser concernant en tout cas la surenchère dont fait preuve le président Saïed dès lors qu’il s’agit de la cause palestinienne, un sujet sur lequel il monte en décibels, épidermique, dès que des journalistes l’y réfèrent.

Pour la quatrième fois seulement de son histoire diplomatique, la Tunisie a récemment été élue membre non-permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies et a entamé ses travaux au sein du Conseil début janvier 2020. Conjugué à la sacro-sainteté à ses yeux de la cause palestinienne à ses yeux, ce statut est visiblement vécu comme une opportunité pour Saïed.

D’autant que cela coïncide, fin janvier, avec l’annonce « deal du siècle », que Kais Saïed, fort de la stature symbolique fraîchement acquise par la Tunisie, espère contrer en jouant les avant-postes, aux côtés du président palestinien Mahmoud Abbas, sur la résolution onusienne et, au-delà : en proposant un antidote au plan étatsunien. D’où l’irritabilité de Saïed quant à tout contretemps qui viendrait ne serait-ce que perturber cette mission qu’il prend décidément très au sérieux, au risque de fâcher les bailleurs de fonds du pays.  

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