Tunisie. Khouloud Toumi : « Le meilleur dédommagement d’une PME est d’éviter que les délestages se reproduisent »

 Tunisie. Khouloud Toumi : « Le meilleur dédommagement d’une PME est d’éviter que les délestages se reproduisent »

Khouloud Toumi est experte en économie, chercheuse universitaire et consultante internationale en stratégie, fondatrice du cabinet Global Performance Development (GPD)

La Tunisie a connu tout au long de l’été 2026 des pannes de son système électrique d’une ampleur inédite, en raison d’un déficit de capacité d’environ 2000 mégawatts qui n’a pas été comblé à temps par les pouvoirs publics, malgré les avertissements de la Société tunisienne d’électricité et du gaz (STEG) dès 2024 selon des cadres syndicaux de l’entreprise publique. Interview.

LCDL : Durement touché par ces coupures de courant quotidiennes de plusieurs heures qui persistent en ce début du mois de septembre, le tissu économique constitué à plus de 90% en Tunisie par les PME et micro-entreprises subit de plein fouet cette épreuve, bien que cet aspect soit moins médiatisé que les désagréments subis par les foyers. Quelles seront selon vous, à court et moyen terme, les répercussions de cette crise sur l’économie tunisienne ?

 

Khouloud Toumi : Commençons par ne pas traiter ces coupures comme un incident technique. Pour un économiste il s’agit d’un choc d’offre. Et ce choc touche directement la capacité de production du pays.

L’électricité entre dans presque toutes les activités. Quand une entreprise en est privée elle ne perd pas la facture d’énergie qu’elle n’a pas payée. Elle perd de la valeur ajoutée qui n’a jamais été créée. C’est la vraie question à poser. C’est aussi la plus difficile à chiffrer.

Il y a d’abord les pertes visibles. La production qui ne se fait pas. Les salaires payés pour des heures sans production. Les matières premières et les produits semi-finis abîmés. Les machines endommagées et les coûts de redémarrage.

Viennent ensuite celles qu’on voit moins. Les retards de livraison. Les chaînes de production désorganisées. Le recours à des solutions de secours coûteuses. Le client qui ne revient pas et le marché qu’on perd.

Il y a enfin le coût le plus lourd à moyen terme. Une entreprise qui passe ses ressources à absorber des pertes ou à sécuriser son alimentation électrique n’a plus grand-chose à consacrer à ses capacités ni à sa modernisation ni à ses projets. Ce coût-là n’apparaît dans aucun bilan de l’été.

Ce sont naturellement les PME et les microentreprises qui encaissent le plus durement ces effets. Elles ont moins de trésorerie et donc moins de coussin. La spirale s’enclenche rapidement. Les coupures font baisser la production. La baisse de production réduit le chiffre d’affaires et la trésorerie. Cette contraction limite la capacité d’investissement. L’entreprise ne peut plus financer une solution de secours. Elle devient alors encore plus vulnérable à la coupure suivante. C’est un cercle vicieux dont il est difficile de sortir.

Au niveau macroéconomique la conséquence est prévisible. Moins de production. Des revenus d’entreprises sous pression. Un risque sur l’emploi. Un investissement qui ralentit et au bout du compte une croissance affaiblie.

Il y a aussi la question des prix. Quand l’offre se réduit alors que la demande persiste, la tension se reporte quelque part. Je n’irais pas jusqu’à dire que les coupures sont une cause d’inflation. Mais elles ajoutent une tension de plus sur l’offre et cette tension finit par peser sur le pouvoir d’achat.

Un dernier point me paraît sous-estimé : ce qui compte pour un investisseur n’est pas seulement le prix de l’électricité. C’est de savoir qu’elle sera là. Une énergie bon marché mais incertaine reste un risque. Et un risque se paie. Sous forme d’un rendement exigé plus élevé ou d’une décision reportée ou encore d’un projet qui part ailleurs.

 

LCDL : Peut-on chiffrer les pertes des PME via un ordre de grandeur d’éventuelles faillites, de dégâts matériels et de pertes d’emploi ?                 

S’agissant des chiffres je serais prudente. Annoncer aujourd’hui un nombre de faillites ou d’emplois perdus à l’échelle nationale reviendrait à livrer une information imprécise quant à des faits que nous ne mesurons pas encore. Un ordre de grandeur sérieux suppose de croiser la durée et la fréquence des coupures. Il faut y ajouter les secteurs touchés et leur dépendance à l’électricité ainsi que toutes les zones concernées. Il faut surtout y additionner le volume d’énergie qui n’a pas été distribué.

Ce volume existe et l’opérateur le connaît. Qu’il soit publié par catégorie de clients et par zone et nous sortirons de l’approximation. Il faudrait poser des questions relatives aux pertes liées aux coupures dans les enquêtes de conjoncture auprès des entreprises. Nous aurions une base solide en quelques semaines. Quant au déficit de capacité en mégawatts dont on parle pour les heures de pointe, les ordres de grandeur qui circulent viennent de sources syndicales et n’ont pas été confirmés officiellement à ma connaissance. Je préfère ne pas les reprendre comme une donnée acquise. Et même s’ils l’étaient, un déficit de capacité mesure une tension sur le réseau. Il ne mesure pas ce que l’économie a perdu.

Je terminerai par une mise en garde. Le coût réel se verra sans doute tardivement. Une microentreprise ne dépose pas un bilan. Elle réduit son activité. Elle repousse ses investissements. Elle accumule des impayés. Et un jour elle ne rouvre plus. Les statistiques de défaillances vont donc sous-estimer l’impact pendant un bon moment.

 

LCDL : L’Etat doit-il prévoir des dédommagements pour les structures les plus vulnérables ?

Oui. Mais je parlerais plutôt d’une protection temporaire et ciblée du tissu productif que d’un mécanisme général de compensation.

Un dispositif de ce type doit remplir trois conditions. Être ciblé économiquement. Être encadré juridiquement. Être soutenable financièrement. Cela suppose de tenir compte du degré de dépendance de l’activité à l’électricité et de la réalité du dommage, mais aussi de la capacité de l’entreprise à absorber le choc.

Des procédures de réparation existent déjà pour les dommages matériels à condition d’établir le dommage et la responsabilité. Mais elles réclament des délais, des frais d’expertise et des compétences juridiques. Elles restent donc hors de portée de la plupart des microentreprises. Lorsque le coût d’accès au droit dépasse le montant du préjudice, la protection devient inaccessible à ceux qui en auraient le plus besoin.

Le préjudice économique est par ailleurs beaucoup plus large que le dégât matériel. Une PME peut n’avoir aucune machine abîmée et avoir perdu une journée de production, des stocks ou une commande. Elle se retrouve alors en tension de trésorerie.

Je verrais plusieurs instruments qui se complètent. Un traitement rapide et transparent des dossiers pour les dommages matériels établis. Des facilités temporaires de liquidité ou de garantie pour les entreprises les plus exposées afin qu’un choc passager ne se transforme pas en fermeture. Un soutien ciblé à l’autoproduction, au stockage et à l’efficacité énergétique quand ces investissements améliorent réellement la résilience.

Le raisonnement est simple. Une PME qui perd sa production quelques jours a un problème de trésorerie. Si personne n’absorbe cette tension elle devient un problème de solvabilité. Et si l’entreprise ferme la perte devient définitive, et avec elle l’emploi, le capital, le savoir-faire, l’offre liée, etc.

Soyons clairs malgré tout. Ces mécanismes ne sont pas gratuits. Une garantie publique comporte un risque budgétaire et un report d’échéance a un coût. C’est justement pour cela que le choix des instruments est décisif. Un rééchelonnement ou une garantie ne sont pas des dépenses sèches. Ce sont des coûts de trésorerie et des engagements conditionnels sans commune mesure avec un transfert monétaire généralisé. Encore faut-il les gager par redéploiement à l’intérieur des enveloppes existantes et non par un financement supplémentaire qui aggraverait la contrainte que l’on cherche à desserrer.

L’objectif au fond est d’éviter qu’une crise énergétique passagère ne provoque des faillites qui auraient pu être évitées. Il faut penser aussi au consommateur. Quand la production est touchée il subit à la fois moins de disponibilité et des délais plus longs et une pression répercutée sur certains prix.

J’insiste enfin sur un point que l’on néglige souvent. La prévisibilité de la coupure est déjà en soi un instrument économique. Une entreprise prévenue à l’avance réorganise ses équipes et protège ses stocks et déplace certaines opérations. Une coupure imprévisible coûte beaucoup plus cher qu’une coupure annoncée.

Le soutien public doit rester exceptionnel et transitoire. Sur la durée le meilleur dédommagement reste d’éviter que la perte se reproduise.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie