Vu sur les réseaux : la « défaite de Trump » aux élections midterms américaines, vues du Maghreb

Donald Trump et Massad Boulos, son haut-conseiller pour le Moyen-Orient
La défaite électorale infligée à Donald Trump lors des élections de mi-mandat américaines n’a pas seulement été abondamment commentée en Occident. Au Maghreb aussi, le scrutin a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, où les internautes ont interprété le recul républicain à l’aune de leurs propres préoccupations.
Entre satisfaction chez les détracteurs du président américain, inquiétude chez ses soutiens plus rares au Maghreb, et interrogations sur les conséquences pour les intérêts maghrébins à Washington, les réactions témoignent parfois de lectures pas aussi unanimes qu’on pourrait le penser.
Un scrutin américain lu à travers les intérêts maghrébins
En Tunisie, les réactions apparaissent moins directement liées aux enjeux bilatéraux et davantage centrées sur la personnalité excentrique de Trump, sa politique étrangère agressive mais aussi à une tendance à ne pas extrapoler au sujet des libertés politiques sur le plan national tunisien. Ce réflexe n’a pas échappé à Pierrot le fou, internaute sous pseudonyme connu pour sa plume aiguisée : « Les midterms américaines engendrent en Tunisie un spectacle fascinant ! Décidément, les Tunisiens se sont avérés être de fins connaisseurs en matière de démocraties occidentales », constate-t-il non sans une pointe d’ironie. Raillant une lecture à deux vitesses, il poursuit :
« Ça vibre au rythme des analyses les plus pointues sur Washington, mais aussi sur Paris. On pousse un immense soupir de soulagement à l’annonce de la défaite du camp de Trump, tout comme on disserte pendant des heures, la mine grave et l’air inquiet, sur le péril imminent de voir Marine Le Pen s’installer à l’Élysée. En somme, le citoyen tunisien veille sur le monde libre avec le dévouement d’un vieux sage universel, profondément épris de justice et de progressisme »… « Puis, l’espace d’un instant, le regard se tourne vers les affaires locales… et le grand analyste s’évapore » :
L’enthousiasme et l’engouement suscités par la figure d’Abdul el-Sayed (42 ans), notamment au sein de l’opposition tunisienne qui le donne en exemple de détermination, vient cependant démentir la thèse de ce deux poids deux mesures systématique du tunisien incapable de se projeter sur le plan local. Figure de l’aile la plus progressiste du parti démocrate, el-Sayed a dirigé le service de santé publique de la ville de Détroit puis du comté de Wayne, avant d’être le candidat démocrate à l’élection sénatoriale de 2026 dans le Michigan, investiture qu’il remporte à l’issue d’une primaire face à Haley Stevens. L’élu d’origine égyptienne remporte par la suite l’élection générale du 3 novembre 2026 face au républicain Mike Rogers et devient le premier sénateur de confession musulmane des États-Unis.
« Abdoul El-Sayed s’est présenté aux élections du Congrès et a subi de violentes attaques de la part de Donald Trump, des républicains et des médias qui leur sont favorables. Il a répondu fermement à Trump, le qualifiant notamment d’imbécile et usant à son égard d’autres qualificatifs peu flatteurs », rappelle Hichem Ajbouni, dirigeant du parti d’opposition tunisien Courant démocratique qui poursuit :
« Pour autant, ils ne l’ont pas accusé d’avoir commis un acte abominable, ne lui ont pas fabriqué des affaires de terrorisme, de blanchiment d’argent, ne lui ont pas délivré de mandat de dépôt, ne se sont pas emparés de son téléphone portable pour y rechercher d’éventuels soupçons de constitution d’une entente ou de complot contre la sûreté de l’État… ». Il conclut tout en allusions :
« Au bout du compte, ils sont tous deux devenus sénateurs, Donald Trump a reconnu sa défaite et déclaré qu’il coopérerait avec les démocrates dans l’intérêt du pays ! Et toute ressemblance avec des faits existant ailleurs ne serait que pure coïncidence… »
Plus circonspect, le blogueur Ramzi Atwi écrit au second degré : « Avec la montée en puissance des démocrates lors des élections de mi-mandat aux États-Unis, les choses vont changer : le symbole de l’Amérique redeviendra la “colombe de la paix”. La machine de mort américaine à travers le monde s’arrêtera, et les États-Unis deviendront un symbole de soutien au Sud global. Ils ne soutiendront plus l’entité maléfique, combattront le mal dans le monde, feront tomber les régimes dictatoriaux et libéreront les prisonniers politiques injustement détenus à travers le monde. Ils feront juger Netanyahu et Trump et reconnaîtront l’État de Palestine… »
Mia Ines Bennour pointe quant à elle, également par le biais du rire, les contradictions profondes selon elle entre les réjouissances de certains musulmans conservateurs, et les listes ouvertement LGBTQ+ des démocrates victorieux la veille : « Une grande victoire des démocrates, mille mabrouk à mes amis qui s’y identifient », ironise-t-elle, publiant une image de Chris Pappas, premier sénateur ouvertement gay de l’histoire US, célébrant sa victoire avec son mari.
Les RS marocains sereins sur la diplomatie Maroc – USA
Au Maroc, le politologue marocain Samir Bounis a publié hier sur Facebook une analyse remarquée des conséquences des midterms pour les relations Washington-Rabat. Il estime que le changement de majorité au Congrès ne devrait pas remettre en cause la position américaine sur le Sahara marocain, en raison du poids du président dans la politique étrangère américaine :
« Il est certain que certains Marocains appréhendent les résultats des élections de mi-mandat au Congrès américain, qui se sont tenues hier soir. Beaucoup s’interrogent sur les éventuelles conséquences des changements dans la composition du Congrès sur la politique américaine à l’égard du Maroc, et plus particulièrement sur la position de Washington concernant la question du Sahara marocain.
Cette inquiétude est d’autant plus forte au regard de la victoire écrasante du Parti démocrate, qui devrait lui permettre de prendre le contrôle des deux chambres du Congrès, la Chambre des représentants et le Sénat. Dès lors, une question se pose : le retour en force des démocrates au Congrès et l’obtention de la majorité dans ses deux chambres auront-ils des répercussions sur les relations maroco-américaines, notamment sur la position des États-Unis concernant la question du Sahara, qui serait entrée dans un tournant nouveau et historique après le retrait de la mission de la MINURSO du territoire ?
Je ne pense pas que les résultats des élections de mi-mandat auront des répercussions tangibles sur les relations maroco-américaines ou sur la position des États-Unis concernant la question du Sahara marocain. Et ce, pour une raison simple : le système politique américain confère au président de larges prérogatives dans la définition des grandes orientations de la politique étrangère des États-Unis. Par conséquent, malgré les pouvoirs dont il dispose, le Congrès ne joue aucun rôle dans la définition de ces orientations. »
Même son de cloche du côté de Taieb Chadi, journaliste et analyste politique basé à Casablanca :
« Trump perd le Congrès, pas le volant. Le monde gagne un contre-pouvoir, aucune garantie de calme. Pour Rabat, le cap demeure. Ancrer l’appui américain au Sahara dans les deux partis. Une politique d’État ne se suspend pas à une casquette rouge », écrit-il.
Scepticisme algérien : « Bonnet blanc et blanc bonnet »
Pour une grande partie des réactions algériennes, ce changement politique ne modifiera pas fondamentalement la trajectoire de la première puissance mondiale, comme en témoignent les commentaires sous la publication d’Algeria News, page suivie par plus d’un million d’abonnés :
« Deux faces d’une même pièce », revient souvent dans les commentaires. De nombreux internautes algériens rappellent que la politique étrangère américaine reste globalement « impérialiste », peu importe le parti au pouvoir. « Aucune différence sauf le nom » des deux partis, résument par plusieurs « DZ » illustrant un désabusement face aux promesses de rupture des deux camps.
Sur les pages économiques et d’information générale algériennes, les débats se déplacent par ailleurs rapidement sur le terrain des hydrocarbures. « Affaibli, Trump pourrait chercher une désescalade, le Qatar faisant figure de médiateur, et un baril vers 80 dollars réduirait les recettes d’Alger qui a tiré plus de 37 milliards de dollars des hydrocarbures sur neuf mois, avec une croissance revue à 3,8% par le FMI », écrit Cherif Ladhiri dans une publication intitulée « Défaite de Trump : ce qui change pour l’Algérie ».
Les utilisateurs connectés aux réalités économiques rappellent du reste que ce qui intéresse les Américains en Algérie reste avant tout la Sonatrach. D’autres soulignent qu’un Congrès américain affaibli réduira la capacité de Trump à imposer des taxes douanières agressives à l’échelle mondiale. Ce blocage législatif écarte un resserrement monétaire brutal du dollar, ce qui soulage indirectement la facture des importations alimentaires algériennes.
