Vu sur les réseaux. Violences policières en France : le procès du double discours français

Les images des affrontements et des violences policières qui secouent actuellement la France alimentent de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux arabes et maghrébins. Au-delà des événements eux-mêmes, une critique récurrente ressurgit : celle d’une France qui défend les droits de l’Homme à l’international, mais peine à appliquer ces principes sur son propre territoire.
Les images circulent, les commentaires s’enchaînent et les comparaisons se multiplient. Sur les réseaux sociaux hors de l’Hexagone, les violences qui accompagnent les mobilisations en France sont observées à travers un prisme qui dépasse largement les scènes d’affrontements. Elles ravivent une vieille controverse : celle du décalage entre les valeurs universelles revendiquées par Paris et les pratiques de ses forces de l’ordre, notamment face aux populations issues de l’immigration.
« La situation en France est préoccupante. Les violences policières s’intensifient parallèlement à la multiplication des arrestations parmi les jeunes et les mineurs », écrit le blogueur marocain Samad Ait Aicha.
Il poursuit : « À ce jour, près de 7 000 personnes ont été interpellées après plus de deux semaines de manifestations étudiantes, dont plus de 86 % avaient moins de 18 ans, selon les informations rapportées par le journal Le Monde. Reuters a, de son côté, fait état de 28 blessés, parmi lesquels un adolescent de 14 ans souffrant d’une fracture de la mâchoire et de dents brisées, ainsi qu’un autre mineur ayant perdu une main dans un incident impliquant une grenade assourdissante. D’autres blessures ont été signalées, notamment aux yeux, aux jambes et au visage… Les forces de répression en France, comme dans n’importe quel autre pays, ont eu recours aux matraques et aux gaz lacrymogènes. Toutefois, il a été constaté que ces moyens avaient été utilisés, dans de nombreux cas, de manière inutile ou disproportionnée. Le recours excessif à la force contre les manifestants a entraîné des blessures et des séquelles permanentes ».
Il conclut : « Cette situation exige un examen sérieux des méthodes de maintien de l’ordre en France. L’existence d’actes de violence ou de dégradations lors de certaines manifestations ne justifie pas un recours illégal à la force et ne dispense pas les forces de sécurité de respecter les principes de nécessité et de proportionnalité, ainsi que la dignité humaine. Garantir aux jeunes le droit de manifester et de s’exprimer sans craindre la violence ou les arrestations arbitraires est un droit solidement ancré en France depuis des siècles. Pourtant, l’État actuel semble vouloir freiner le mouvement plutôt que de répondre aux interrogations exprimées dans la rue et d’aller de l’avant. Au profit de qui ? Un État qui respecte la démocratie, Monsieur Macron, ne se contente pas d’exiger des citoyens qu’ils respectent la loi et paient leurs impôts. Il veille également à ce que ses propres forces de sécurité soient les premières à s’y conformer ».
Cette lecture n’est pas nouvelle. Lors des émeutes de juin et juillet 2023, déclenchées par la mort de Nahel Merzouk, adolescent de 17 ans tué par un policier à Nanterre, les plateformes numériques du Maghreb avaient largement relayé les images de l’intervention policière, les appels à combattre le racisme et les commentaires dénonçant les discriminations. Les événements actuels réactivent ce souvenir et replacent la question des violences policières au cœur des discussions.
Le militant politique tunisien Khaled El Hermassi a quant à lui établi un parallèle entre ces émeutes en France et la dernière manifestation en date du 17 octobre contre le pouvoir en Tunisie :
« En Tunisie, les forces de l’ordre ont quoi qu’on dise protégé les manifestants opposés au régime. Personne ne les touche ni ne les inquiète. En France, la police réprime les manifestants… contraste saisissant ce weekend », observe-t-il malgré la virulence de certains slogans observés à Tunis.
Plusieurs médias tunisiens ont également relayé sur leurs pages l’appel des autorités iraniennes adressé à la France lui rappelant « la nécessité de respecter les droits et les libertés », tout en dénonçant le recours à la violence excessive à l’égard des lycéens », non sans une pointe d’ironie :
« Géopolitique du sang, génération Z, crise économique mondiale, limites du capitalisme. L’esprit peut-il encore distinguer les images de Paris de celles de Gaza ? Aucune différence. C’est le sang. La violence policière à Bethléem, à Lyon ou à Al Hoceïma relève d’une même violence. La crise de la dette en France, en Égypte ou en Grèce est une seule et même dette. La mondialisation du chaos a été menée à bien », relativise Hamza Farhat.
Le journaliste tunisien Hamada Mahrouk appelle à davantage de lucidité et renchérit :
« Concernant ce qui s’est passé hier en France, je voudrais apporter quelques éclaircissements aux personnes qui semblent nourrir de nombreux complexes. Tout d’abord, la majeure partie des médias français appartient à des hommes d’affaires de droite, voire d’extrême droite. Autrement dit, toute leur attention se concentre sur les scènes de violence et de pillage. Deuxièmement, des manifestations historiques par leur ampleur et leur organisation ont également eu lieu hier, sans aucun incident violent.
S’agissant des émeutes en Europe en général, et en France en particulier, il existe des groupes extrémistes d’ultragauche, tout comme il existe des groupes d’extrême droite. Hier, il y avait des groupes appelés « Black Blocs ». Ce sont des individus qui viennent cagoulés et dont l’objectif est l’affrontement et la violence contre le pouvoir. Il y a également des militants anarchistes de gauche qui, à chaque manifestation, cherchent à se confronter aux autorités. À cela s’ajoutent, bien sûr, les jeunes des cités populaires des banlieues, qui profitent de ces occasions pour piller et voler, ainsi que certains migrants en situation irrégulière qui en profitent eux aussi pour commettre des vols.
En d’autres termes, ce qui s’est passé hier n’a aucun rapport avec les immigrés arabes et musulmans. Il s’agit d’une guerre politique ouverte entre la gauche et la droite, et surtout d’un affrontement entre la gauche et le pouvoir macroniste. La violence que vous avez vue est le reflet de la violence de l’État, tandis que la violence policière est le reflet d’une société violente.
La majorité du peuple français est en ébullition, comme un volcan, et peut entrer en éruption à tout moment. La rébellion et la révolution sont profondément enracinées dans l’identité et la culture françaises. Ce sont les Français qui ont mené l’une des révolutions les plus marquantes de l’histoire et qui ont guillotiné Louis XVI. Et si la France possède l’un des systèmes de protection sociale les plus puissants au monde, c’est grâce à l’enracinement de la gauche révolutionnaire dans le pays et dans son identité ».
Une indignation nourrie par le sentiment de deux poids, deux mesures
Dans une partie des commentaires, la critique vise moins la France en tant que société que la posture de ses dirigeants. Comment un pays qui se présente comme une patrie des libertés, et qui n’hésite pas à dénoncer les atteintes aux droits fondamentaux ailleurs dans le monde, peut-il être confronté à de telles accusations sur son propre sol ?
Cette interrogation nourrit un discours particulièrement présent dans les espaces numériques arabophones : celui d’une indignation sélective. Les internautes rapprochent les images de manifestants frappés ou interpellés de la fermeté avec laquelle les autorités françaises rappellent à d’autres États leurs obligations en matière de libertés publiques. Pour ces voix critiques, la crédibilité du discours français sur les droits humains dépend aussi de sa capacité à reconnaître ses propres manquements et à garantir l’égalité de traitement devant la loi.
La question revêt une dimension particulière au Maghreb, où les liens historiques, humains et migratoires avec la France rendent ces événements immédiatement familiers. Les débats ne portent donc pas uniquement sur le maintien de l’ordre, mais aussi sur le racisme, les discriminations et la place accordée aux citoyens d’origine maghrébine dans la société française.
La page News de la diaspora a ainsi déploré un débat télévisé français marqué par un appel à déchoir de leur nationalité française les binationaux impliqués dans des émeutes et des agressions, puis à les expulser du territoire. Les partisans de cette position ont également réclamé des mesures fermes contre les actes de vandalisme et de pillage. En contrepoint, un autre intervenant a souligné que ces jeunes étaient nés et avaient grandi en France, où ils avaient également été scolarisés, estimant que la question dépassait largement le seul dossier de l’immigration :
Dans le même ordre d’idées, Al Arabi al Jadid écrit, en commentant certains slogans :
« Une présence remarquée de nouvelles générations de Français d’origine algérienne se dessine au sein des manifestations qui secouent actuellement la France. Il y a deux jours, une photo montrant un manifestant, probablement d’origine algérienne, brandissant une pancarte a circulé. On pouvait y lire : « Nous sommes les descendants des Algériens que vous n’avez pas réussi à noyer le 17 octobre 1961. »
Cette inscription faisait écho à la commémoration des massacres perpétrés par la police française contre des travailleurs et des immigrés algériens à Paris, dont plusieurs furent jetés dans la Seine, après avoir manifesté contre un couvre-feu nocturne imposé à l’époque aux seuls Algériens afin d’entraver leurs activités de soutien à la révolution algérienne.
Les réseaux sociaux, caisse de résonance d’une défiance ancienne
TikTok, Facebook et X contribuent à diffuser rapidement des séquences qui, sorties de leur contexte initial, deviennent des symboles de la confrontation entre manifestants et forces de l’ordre. Les vidéos de violences alimentent l’indignation, tandis que les commentaires les inscrivent dans un récit plus large sur les contradictions des démocraties occidentales.
Cette circulation ne signifie toutefois pas que l’ensemble des internautes arabes partage une position uniforme. Certains condamnent les violences policières, ils dénoncent également les dégradations et les agressions commises pendant les émeutes. Les publications les plus virales ne reflètent pas nécessairement l’opinion majoritaire, et les images doivent être vérifiées avant toute conclusion. Reste que la portée politique de ces réactions est manifeste. Dans un espace numérique où les images franchissent les frontières en quelques secondes, la France ne maîtrise plus seule le récit de ses crises intérieures.
Au fond, le reproche adressé à Paris tient à une exigence de cohérence : les droits de l’Homme ne sauraient être défendus comme un principe universel à l’extérieur tout en faisant l’objet de contestations récurrentes à l’intérieur. Pour une partie des internautes arabes et maghrébins, les événements français constituent ainsi moins une occasion de rejeter les valeurs républicaines qu’un moyen d’interroger la distance entre leur proclamation et leur application.
Pour l’intellectuel syrien Haytham Khoury, il y a lieu de s’étonner de tant d’instrumentalisation et d’emphase identitaire :
« Il est étonnant de constater l’ampleur prise par les événements qui se déroulent en France et l’exploitation idéologique dont ils font l’objet, notamment de la part de personnes qui ne connaissent ni l’histoire de la France, ancienne et contemporaine, ni sa démographie. Bien entendu, les actes de vandalisme sont absolument condamnables. Toutefois, les dégradations commises par certains manifestants — qui, soit dit en passant, ne sont pas tous d’origine étrangère ou issus de l’immigration arabe ou africaine, puisque certains sont d’origine française — ne constituent pas un phénomène nouveau en France.
Il faut également rappeler que les jeunes d’origine arabe concernés sont, pour la plupart, nés en France, souvent de parents eux-mêmes nés dans ce pays. Ils n’entretiennent généralement aucun lien particulier avec leurs origines arabes ou musulmanes, n’ont souvent jamais visité le Maghreb et ne connaissent parfois rien à l’islam. Les désigner systématiquement comme des « enfants d’immigrés » relève donc d’une catégorisation à la fois empreinte de préjugés et fondée sur une méconnaissance de la réalité sociologique.
L’universitaire rappelle enfin notamment que le mouvement des Gilets jaunes, « auquel ont participé des personnes de souche française », a lui aussi été marqué par des actes de violence et de vandalisme. Les dégradations en France ne sauraient donc être imputées exclusivement à des personnes d’origine étrangère.
