Jacqueline Chabbi : « Le Coran indique la bonne voie, sans contraindre »

 Jacqueline Chabbi : « Le Coran indique la bonne voie, sans contraindre »

Jacqueline Chabbi déconstruit les lectures littéralistes du Coran. Sacralisation du passé, confusion entre foi et pouvoir : pour l’historienne spécialiste du monde musulman, ces malentendus nourrissent aujourd’hui les radicalités et les crispations politiques.

En bref

  • Jacqueline Chabbi défend une lecture historique du Coran.
  • L’historienne critique les lectures littéralistes et les usages idéologiques du texte sacré.
  • Elle estime que le fanatisme naît d’une confusion entre foi, pouvoir et interprétations tardives.
  • L’entretien revient aussi sur la charia, la laïcité et l’islam politique.
  • Pour Jacqueline Chabbi, le Coran ne fonde pas un système politique coercitif.

Comprendre le Coran à travers l’histoire

Le titre, Le Coran des Lumières, traduit-il une volonté de faire du raisonnement historique un outil d’émancipation intellectuelle ?

Jacqueline Chabbi : Je ne l’ai pas choisi, c’est mon éditeur chez Grasset qui l’a décidé. J’aurais préféré un intitulé plus sobre comme « Le Coran au regard de l’histoire », même si le mot « Lumières » fait référence au « nūr », au sens de savoir et de guidance. Le titre peut donc être compris comme une invitation à éclairer le Coran par l’histoire.

L’ouvrage est né de la compilation de mes vidéos pédagogiques publiées sur Facebook et YouTube depuis 2018. Ces contenus ont ensuite été enrichis de têtes de chapitres et d’explications méthodologiques inédites afin de structurer l’ensemble.

Pourquoi affirmez-vous qu’une lecture directe du Coran est impossible, voire dangereuse ?

Jacqueline Chabbi : Le Coran ne se présente pas comme un récit continu, mais comme un ensemble de fragments thématiques dispersés. Comprendre un thème du Coran suppose de rassembler des versets épars. Il faut ensuite les replacer dans leur contexte historique, social et religieux. Un travail que la lecture directe ne permet pas.

Le lecteur ordinaire projette souvent ses propres idées sur le texte et croit l’avoir compris. L’historien, lui, doit croiser les sources et respecter la temporalité. Sans cette distance critique, le risque de contresens est réel. Ce danger est renforcé par des siècles de lectures polémiques et idéologiques. Des interprétations façonnées par les conflits religieux et politiques.

Le risque majeur est de mélanger des textes et des interprétations issus d’époques différentes. Jusqu’à confondre le Coran avec des commentaires ou des hadiths ultérieurs, comme s’il s’agissait d’un ensemble intemporel.

Quels obstacles freinent cette démarche ?

Jacqueline Chabbi : Le premier tient à la tradition sacralisante musulmane. Dans des contextes de crise, de domination coloniale et de tensions politiques, une véritable histoire critique du passé n’a pas pu se développer. Le passé a souvent été mobilisé comme refuge garantissant une continuité symbolique pour le présent. Cette sacralisation concerne notamment la figure prophétique, bien que le Coran lui-même n’impose pas cette mise à distance sacrée.

Le second obstacle vient des « externalistes », une approche qui est devenue dominante depuis une trentaine d’années. Leur méthode consiste à chercher systématiquement une source extérieure derrière chaque passage du Coran — le plus souvent syriaque et chrétienne — au point d’en faire un simple dérivé d’autres traditions.

Cette démarche empêche de voir le texte comme ancré dans sa société d’origine, mais aussi dans la langue des tribus arabes. Or, la langue du Coran, notamment dans ses passages non polémiques, relève avant tout de l’art oratoire, qu’il est essentiel de prendre en compte pour comprendre sa cohérence interne.

Vous rappelez que le Coran affirme que personne, pas même le Prophète, n’est le gardien de la foi d’autrui. Comment ces versets peuvent-ils aider à combattre le fanatisme ?

Jacqueline Chabbi : Le Prophète n’est pas le gardien de la foi d’autrui, mais un avertisseur. L’image est parlante dans le contexte du désert : se tromper de piste, c’est mourir. Le Coran indique donc la bonne voie, sans contraindre. Chacun reste responsable de son choix.

Cette distinction est essentielle pour combattre le fanatisme religieux. Nul n’a à « venger » le Prophète. Le jugement appartient à Dieu seul, eschatologiquement, c’est-à-dire reporté à la fin des temps. Le fanatisme naît d’une confusion. Celle entre un modèle originel fondé sur le choix et la responsabilité, et des systèmes ultérieurs imposant une autorité coercitive.

Relire le Coran dans son contexte historique et sociologique permet de retrouver une foi fondée sur la liberté de décision et la non-violence.

Alors que la France célèbre les 120 ans de la loi de 1905, certains affirment que l’islam est une constitution politique indissociable d’un État. En quoi la réalité historique permet-elle d’envisager une pratique compatible avec la laïcité ?

Jacqueline Chabbi : L’idée d’un islam intrinsèquement politique repose sur une confusion historique. La société du VIIe siècle ne connaissait ni État ni autorité religieuse centrale. Elle fonctionnait sur des alliances tribales, sans contrainte idéologique. Le Coran propose une voie à suivre, mais ne fonde pas de système politique coercitif.

Faute d’histoire critique, des pratiques sociales ou identitaires ont été sacralisées. Elles ont ensuite été présentées comme des prescriptions religieuses alors qu’elles relèvent souvent de coutumes ou de constructions postérieures. Revenir à la réalité historique permet de dissocier foi et pouvoir, et d’envisager un islam compatible avec la laïcité, tant que celle-ci demeure un cadre de liberté et non un dogme à imposer.

Vous déconstruisez des termes clés fortement médiatisés comme « islam » ou « charia ». Comment ces glissements de sens se sont-ils opérés ?

Jacqueline Chabbi : Les glissements de sens sont dus à l’oubli d’un principe fondamental : un mot n’a jamais un sens unique à travers les siècles. Il faut toujours se demander dans quel usage, quelle époque et quelle société on se situe. « Islam », au VIIe siècle, s’inscrivait dans une logique de « salām », de relation et d’engagement, et non dans une identité figée.

Dans le Coran, « charia » désignait une voie à suivre, comparable à un chemin dans le désert menant à un point d’eau, et non un code juridique. La transformation de ces termes en systèmes rigides est une construction tardive. Elle est liée aux besoins des sociétés impériales et urbaines postérieures à l’avènement du Coran.

Des concepts comme ceux du salafisme, ou encore des compagnons du Prophète, ont été idéologiquement redéfinis à partir du IXe siècle afin de légitimer certains usages sociaux ou religieux. Revenir aux définitions premières n’est donc pas un exercice linguistique abstrait : c’est un travail historique indispensable.

Sans cette temporalisation, on confond le texte et ses usages ultérieurs, on sacralise des constructions sociales et on transforme des notions spirituelles en instruments idéologiques. C’est cette confusion qui alimente aujourd’hui les lectures radicales.

CORAN, ENQUÊTE SUR UN BEST-SELLER, un dossier réalisé par Rachid Benzine, Abdellatif El Azizi, Yassir Guelzim, Nadia Hathroubi-Safsaf, Fadwa Miadi et Fatma Torkhan

Vos questions sur la lecture du Coran

Pourquoi Jacqueline Chabbi critique-t-elle la lecture littérale du Coran ?

Parce qu’elle estime qu’une lecture directe du texte, sans contexte historique ni analyse critique, peut conduire à des contresens et à des usages idéologiques.

Que dit Jacqueline Chabbi sur le fanatisme religieux ?

Selon elle, le fanatisme naît de la confusion entre le message initial du Coran et des interprétations politiques ou religieuses construites plus tard.

Jacqueline Chabbi considère-t-elle la charia comme un code juridique ?

Non. Elle explique que, dans le Coran, la « charia » désigne d’abord une voie à suivre et non un système juridique rigide.

Que pense Jacqueline Chabbi du lien entre islam et politique ?

Elle estime que l’idée d’un islam intrinsèquement politique repose sur une confusion historique liée aux évolutions des sociétés musulmanes après le VIIe siècle.

Pourquoi replacer le Coran dans son contexte historique ?

Parce que le texte est lié à une société, une langue et un environnement précis. Pour Jacqueline Chabbi, cette contextualisation permet d’éviter les lectures radicales ou anachroniques.

 

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Fadwa Miadi