Jacqueline Chabbi : « Le Coran indique la bonne voie, sans contraindre »

 Jacqueline Chabbi : « Le Coran indique la bonne voie, sans contraindre »

En raison de l’importance du sujet et en concomitance avec le mois de Ramadan, nous mettons en ligne le dossier sur le Coran, paru dans le magazine Le Courrier de l’Atlas de février. Bonne lecture à tous !

Lecture littérale, sacralisation du passé, confusion entre foi et pouvoir : les malentendus autour du Coran nourrissent aujourd’hui les radicalités autant que les crispations politiques. Dans son dernier ouvrage, l’historienne spécialiste du monde musulman propose une relecture rigoureuse du texte, replacé dans son contexte social, linguistique et religieux, celui du VIIe siècle.

 

LCDL : Le titre, Le Coran des Lumières, traduit-il une volonté de faire du raisonnement historique un outil d’émancipation intellectuelle ?

Jacqueline Chabbi : Je ne l’ai pas choisi, c’est mon éditeur chez Grasset qui l’a décidé. J’aurais préféré un intitulé plus sobre comme « Le Coran au regard de l’histoire », même si le mot « Lumières » fait référence au « nūr », au sens de savoir et de guidance. Le titre peut donc être compris comme une invitation à éclairer le texte par l’histoire.

L’ouvrage est né de la compilation de mes vidéos pédagogiques publiées sur Facebook et YouTube depuis 2018. Ces contenus ont été enrichis de têtes de chapitres et d’explications méthodologiques inédites pour structurer l’ensemble.

Pourquoi affirmez-vous qu’une lecture directe du Coran est impossible, voire dangereuse ?

Le Coran ne se présente pas comme un récit continu, mais comme un ensemble de fragments thématiques dispersés. Comprendre un thème suppose de rassembler des versets épars et de les replacer dans leur contexte historique, social et religieux — un travail que la lecture directe ne permet pas.

Le lecteur ordinaire projette souvent ses propres idées sur le texte et croit l’avoir compris. L’historien, lui, doit croiser les sources et respecter la temporalité. Sans cette distance critique, le risque de contresens est réel. Ce danger est renforcé par des siècles de lectures polémiques ou idéologiques, marquées par les conflits religieux et politiques.

Le risque majeur, pour tous, est de mélanger des textes et des interprétations de différentes époques — notamment de confondre le Coran avec des commentaires ou des hadiths ultérieurs — comme s’il s’agissait d’un tout intemporel.

Quels obstacles freinent cette démarche ?

Le premier tient à la tradition sacralisante musulmane. Dans des contextes de crise, de domination coloniale et de tensions politiques, une véritable histoire critique du passé n’a pas pu se développer. Le passé a souvent été mobilisé comme refuge garantissant une continuité symbolique pour le présent. Cette sacralisation concerne notamment la figure prophétique, bien que le Coran lui-même n’impose pas cette mise à distance sacrée.

Le second obstacle vient des « externalistes », une approche qui est devenue dominante depuis une trentaine d’années. Leur méthode consiste à chercher systématiquement une source extérieure derrière chaque passage du Coran — le plus souvent syriaque et chrétienne — au point d’en faire un simple dérivé d’autres traditions.

Cette démarche empêche de voir le texte comme ancré dans sa société d’origine et dans la langue des tribus arabes. Or, la langue du Coran, notamment dans ses passages non polémiques, relève avant tout de l’art oratoire, qu’il est essentiel de prendre en compte pour comprendre sa cohérence interne.

Vous rappelez que le Coran affirme que personne, pas même le Prophète, n’est le gardien de la foi d’autrui. Comment ces versets peuvent-ils aider à combattre le fanatisme ?

Le Prophète n’est pas le gardien de la foi d’autrui, mais un avertisseur. L’image est parlante dans le contexte du désert : se tromper de piste, c’est mourir. Le Coran indique donc la bonne voie, sans contraindre. Chacun reste responsable de son choix.

Cette distinction est essentielle pour combattre le fanatisme. Nul n’a à « venger » le Prophète. Le jugement appartient à Dieu seul, eschatologiquement, c’est-à-dire reporté à la fin des temps. Le fanatisme naît de la confusion entre ce modèle originel, fondé sur le choix et la responsabilité, et les systèmes ultérieurs qui imposent une autorité coercitive.

Relire le Coran dans son contexte historique et sociologique permet de retrouver une foi fondée sur la liberté de décision et la non-violence.

Alors que la France célèbre les 120 ans de la loi de 1905, certains affirment que l’islam est une constitution politique indissociable d’un État. En quoi la réalité historique permet-elle d’envisager une pratique compatible avec la laïcité ?

L’idée d’un islam intrinsèquement politique repose sur une confusion historique. La société du VIIe siècle ne connaissait ni État ni autorité religieuse centrale. Elle fonctionnait sur des alliances tribales, sans contrainte idéologique. Le Coran propose une voie à suivre, mais ne fonde pas de système politique coercitif.

Faute d’histoire critique, des pratiques sociales ou identitaires ont été sacralisées et présentées comme des prescriptions religieuses alors qu’elles relèvent souvent de coutumes ou de constructions postérieures. Revenir à la réalité historique permet de dissocier foi et pouvoir, croyance et contrainte, et ouvre la voie à une pratique religieuse compatible avec la laïcité, tant que celle-ci demeure un cadre de liberté et non un dogme à imposer.

Vous déconstruisez des termes clés fortement médiatisés comme « islam » ou « charia ». Comment ces glissements de sens se sont-ils opérés ?

Les glissements de sens sont dus à l’oubli d’un principe fondamental : un mot n’a jamais un sens unique à travers les siècles. Il faut toujours se demander dans quel usage, quelle époque et quelle société on se situe. « Islam », au VIIe siècle, s’inscrivait dans une logique de « salām », de relation et d’engagement, et non dans une identité figée.

« Charia » désignait une voie à suivre, comparable à un chemin dans le désert menant à un point d’eau, et non un code juridique. La transformation de ces termes en systèmes rigides est une construction tardive, liée aux besoins des sociétés impériales et urbaines postérieures à l’avènement du Coran.

Des concepts comme ceux du salafisme, ou encore des compagnons du Prophète, ont été idéologiquement redéfinis à partir du IXe siècle afin de légitimer certains usages sociaux ou religieux. Revenir aux définitions premières n’est donc pas un exercice linguistique abstrait : c’est un travail historique indispensable.

Sans cette temporalisation, on confond le texte et ses usages ultérieurs, on sacralise des constructions sociales et on transforme des notions spirituelles en instruments idéologiques. C’est cette confusion qui alimente aujourd’hui les lectures radicales.

 

CORAN, ENQUÊTE SUR UN BEST-SELLER, un dossier réalisé par Rachid Benzine, Abdellatif El Azizi, Yassir Guelzim, Nadia Hathroubi-Safsaf, Fadwa Miadi et Fatma Torkhan

 

SOMMAIRE

Un sacré bouquin

Jacqueline Chabbi : « Le Coran indique la bonne voie, sans contraindre »

De kalima à baraka, retour aux sources du Coran (à paraître)

La parole de Dieu, pilier des trois religions monothéistes (à paraître)

Bataille de chiffres autour du livre sacré des musulmans (à paraître)

De Paris à Argenteuil, les itinéraires multiples d’un objet de culte (à paraître)

Six livres pour déconstruire les idées reçues (à paraître)

tuelles en instruments idéologiques. C’est cette confusion qui alimente aujourd’hui les lectures radicales.