Opinion. Guerre en Iran : la gauche progressiste à l’épreuve de ses contradictions

L’escalade militaire entre l’alliance américano-israélienne et l’Iran n’a pas seulement ouvert un nouveau front géopolitique au Moyen-Orient. Elle a également provoqué un malaise profond au sein des milieux intellectuels de la gauche progressiste, en Europe comme dans le monde arabe. Car la perspective d’un affaiblissement, voire d’une chute, du régime des mollahs place ces courants devant une imbroglio idéologique difficile à résoudre.
Le contraste est en effet saisissant cette semaine écoulée entre les célébrations de l’opposition iranienne exilée et l’alignement majoritairement pro régime iranien dans la plupart des rues arabes. Une polarisation qui convoque un débat philosophique lancinant.
Entre anti-impérialisme réflexe et rejet d’une théocratie : le vertige moral du marxisme culturel
D’un côté, l’ADN historique de la gauche marxiste et tiers-mondiste reste marqué par le rejet viscéral de l’impérialisme occidental. Dans cette grille de lecture héritée de la guerre froide, toute intervention militaire des États-Unis ou d’Israël est perçue comme illégitime par nature, indépendamment de ses conséquences politiques internes. La guerre en Iran apparaît ainsi comme une nouvelle tentative de remodelage du Moyen-Orient par la force.
Mais cette posture se heurte à une autre réalité : la nature profondément autoritaire et théocratique du régime iranien. Depuis des décennies, celui-ci réprime violemment l’opposition, impose un ordre social strict et restreint drastiquement les libertés individuelles, en particulier celles des femmes. Pour une partie de la gauche progressiste, attachée aux combats sociétaux et aux droits humains, soutenir implicitement le statu quo au nom de l’anti-impérialisme devient alors difficilement défendable.
Quand les valeurs sociétales bousculent les réflexes idéologiques
Ce dilemme révèle une fracture croissante entre différentes sensibilités de la gauche contemporaine. Pour certains intellectuels, notamment dans les milieux militants sensibles aux causes féministes et aux libertés individuelles, l’affaiblissement du régime des mollahs pourrait ouvrir la voie à une transformation démocratique inespérée de l’Iran. Dans cette perspective, la priorité éthique consiste à soutenir les aspirations de la société iranienne, quitte à reconnaître que l’effondrement du pouvoir théocratique ne pourrait être accéléré que via des acteurs extérieurs peu fréquentables : l’alt-right radicale Trumpiste.
D’autres, au contraire, refusent catégoriquement de dissocier la chute possible du régime de l’identité de ceux qui la provoquent. L’idée qu’une offensive menée par une coalition soutenue par la droite nationaliste américaine puisse être perçue comme un facteur de libération reste, pour eux, politiquement inacceptable. À leurs yeux, l’histoire récente — de l’Irak à la Libye — prouve que les interventions occidentales produisent rarement la démocratie qu’elles promettent.
Ce débat, souvent virulent sur les réseaux sociaux et dans les tribunes de l’intelligentsia tiraillée, révèle en creux la crise doctrinale d’une partie de la gauche contemporaine. Entre l’héritage anti-impérialiste du XXe siècle et les nouvelles priorités liées aux droits individuels et aux luttes sociétales, les repères traditionnels sont déstabilisés, et avec eux la hiérarchisation des priorités et des agendas dits « wokistes » VS « laïcards ».
Car au fond, la question qui divise aujourd’hui est moins stratégique que morale : peut-on se réjouir de la chute possible d’une dictature lorsque ses fossoyeurs sont eux-mêmes porteurs d’un projet politique que l’on combat ? Face à cette équation inconfortable, certains préfèrent fermer les yeux sur l’identité du libérateur, en ce 8 mars, Journée internationale des femmes. D’autres refusent de dissocier la cause défendue de la main qui la porte.
Entre ces deux positions inextricables, la gauche progressiste semble aujourd’hui naviguer dans une zone grise où son manichéisme est mis à mal par la complexité de cette nouvelle donne mondiale, et où ses certitudes idéologiques vacillent.
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