À Marrakech, l’exposition “Diáspora do Tambor” explore les mémoires afro-brésiliennes

 À Marrakech, l’exposition “Diáspora do Tambor” explore les mémoires afro-brésiliennes

Exposition Diáspora do Tambor à la Fondation Montresso, à Marrakech, jusqu’au 11 avril 2026 – Crédit photo : Mourad Boulhana

À la Fondation Montresso, l’exposition Diáspora do Tambor célèbre les diasporas africaines et afro-brésiliennes à travers tableaux, installations et photographies. Entre mémoire tragique et joie de la résistance, la ville rouge réaffirme son rôle de carrefour créatif.

 

L’inauguration traversée par les tambours

Exposition Diáspora do Tambor à la Fondation Montresso – Crédit photo : Mourad Boulhana

Pour l’inauguration de Diáspora do Tambor, six musiciennes du collectif féminin Ilú Obá de Min ont traversé l’Atlantique depuis São Paulo pour rejoindre la Fondation Montresso, à une vingtaine de kilomètres de Marrakech.

Mais le tambour de l’une d’elles s’est perdu pendant le voyage. Panique. Et il faut un instrument coûte que coûte. À la dernière minute, on trouve une Brésilo-Marocaine résidant dans la ville rouge qui accepte de prêter le sien. L’instrument arrive en plein milieu de la performance. Et pour le sortir de son étui, il faut la force combinée de quatre bras.

Pour le commissaire Oswaldo Carvalho, cette anecdote dépasse la simple mésaventure logistique : « Elle raconte le périple des Africains partis au Brésil, les ruptures, les pertes et l’obstination nécessaire pour renouer avec une terre ancestrale ».

Cette détermination à reconstruire la mémoire et à honorer un passé que certains ont tenté d’effacer, notamment en interdisant aux populations destinées à l’esclavage d’emporter leurs tambours, constitue l’âme de l’exposition. Résilience et résistance par la joie, voilà ce à quoi Diáspora do Tambor rend hommage.

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Des liens historiques entre Maroc et Brésil

Lorsqu’Oswaldo Carvalho contacte No Martins pour l’inviter à participer à ce projet, il découvre avec surprise que l’artiste travaille précisément sur les liens entre le Maroc et le Brésil. « Il m’a alors parlé de Nova Mazagão, dans l’État de l’Amapá, une ville fondée au XVIIIᵉ siècle par des colons portugais venus de Mazagan, l’actuelle El Jadida. Là-bas, un drapeau marocain flotte encore aux côtés de celui du Brésil ».

Dans ses tableaux, No Martins met en scène des corps noirs qui dansent le Marabaixo, dont la chorégraphie reproduit les pas des esclaves enchaînés par les pieds, pour exulter. La fête y côtoie la douleur. Dans son installation composée de cadenas ouverts par la force, il rappelle que la liberté se conquiert et ne s’octroie pas.

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La traversée et la mémoire de la traite transatlantique

Installation de Cassio Markowski, à l’exposition Diáspora do Tambor à la Fondation Montresso – Crédit photo : Mourad Boulhana

Tout au long du parcours, la violence de l’histoire reste palpable. Au centre de l’espace, trône un bateau en métal plié à la manière d’un origami. Il évoque la dureté et la fragilité de la traversée de ceux qui furent arrachés à leur terre lors de la traite transatlantique.

Cette installation de Cassio Markowski, comme ses autres œuvres montrant le plan d’un navire négrier, entre en résonance avec les tableaux poignants de l’Angolais Blackson Afonso pour confronter le visiteur aux 12 millions et demi d’Africains déportés vers les Amériques et les îles de l’Atlantique entre le XVe et le XIXe siècle.

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Fondation Montresso : un lieu de dialogue

Lieu de dialogue, la Fondation Montresso inscrit cette exposition dans le cadre d’IN-Discipline, qui chaque année offre une tribune à des artistes venus de différents territoires africains. Ce programme encourage la rencontre entre cultures et diasporas en explorant la période coloniale et postcoloniale depuis une perspective du Sud. Comme le souligne Christiane Taubira lors du vernissage :

 

« Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est de montrer que les cultures dialoguent spontanément entre elles. On y retrouve des esthétiques, des formes, des manières de figurer et de représenter le monde. Je suis d’abord attirée par ce qu’il y a de commun, puis je cherche les singularités, ces touches très nationales ou très personnelles. Pour moi, un artiste est d’abord un artiste ensuite, il porte sa culture et son regard sur le monde. Venir à Marrakech et y découvrir une exposition de grande qualité, c’est aussi une façon de dire aux habitants de la ville qu’ils dialoguent, eux aussi, avec le reste du monde. »

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L’art comme mémoire et dialogue culturel

Oeuvre d’Alexis Peskine à l’exposition Diáspora do Tambor à la Fondation Montresso – Crédit photo : Mourad Boulhana

Accueillir des artistes afro-brésiliens permet de lire le passé sous un nouveau jour. D’ailleurs, nombre d’entre eux mettent en lumière une forme d’« histoire intuitive » où l’art révèle ce que la colonisation a occulté.

Biaritzzz, par ses vidéos et photographies, brouille les frontières entre Maroc et Brésil. Les souks marrakchis semblent se confondre avec les marchés du Nordeste brésilien. Les savoir-faire artisanaux se répondent, notamment dans le travail du cuir, matière des tambours qui résonnent sur les deux rives comme un cri, une aïta.

Alexis Peskine, lui, a perçu cette continuité en regardant un documentaire de Hassan Hajjaj consacré aux Gnawa et à la capoeira. Il y voit une proximité spirituelle entre musique rituelle marocaine et art martial afro-brésilien. À travers les cauris ou l’usage de la terre rouge marocaine dans ses œuvres, il matérialise ces survivances.

Il prend pour modèles des Afro-descendants contemporains dont les visages incarnent une diaspora vivante. À partir de photos qu’il sérigraphie, il compose des portraits incrustés de clous recouverts de feuilles d’or.

Parmi eux, le mannequin Oumayma El Maadam, Chérif, un vendeur sénégalais rencontré place Jamaa el-Fna, ou encore le bassiste marocain Walid Halimi, dont la communion avec les rythmes africains, ces sons qui disent la douleur et la résilience, a profondément séduit le plasticien.

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Le tambour, instrument de mémoire et de résistance

Art et résistance : tel est le fil rouge qui unit toutes les œuvres de l’exposition. Le tambour n’est pas qu’un instrument. Sa pluie de battements joyeux irrigue la mémoire pour que la transmission persiste malgré les tentatives d’effacement. Sa vibration n’a jamais été réduite au silence. À Marrakech, les artistes réaccordent deux rives qu’un océan sépare, et c’est là que réside toute la force de la création.

Diáspora do Tambor
Jusqu’au 11 avril 2026
Fondation Montresso
Marrakech