Point de vue – Tunisie. Une transition démocratique malgré tout

 Point de vue – Tunisie. Une transition démocratique malgré tout

La transition démocratique tunisienne a profondément transformé le paysage politique et la société civile après 2011. © Belaid / AFP

En Tunisie, le débat reste vif entre partisans et détracteurs de ce processus politique. Mais il sera très difficile de reléguer aux oubliettes une expérience unique dans l’histoire millénaire du pays.

On débat encore en Tunisie des mérites et démérites de la transition démocratique, tant il est vrai que cette démocratie, consacrée par une révolution quasi pacifique, est soudainement sortie de plusieurs siècles de torpeur acitoyenne et de despotisme fixiste. Une transition démocratique annihilée avant même son éclosion, avant même qu’elle fasse ses preuves. Si l’on en débat encore aujourd’hui, c’est que l’événement, voulu et réalisé par une large partie de la population (marginaux, jeunes et élites), est désormais symboliquement incontournable et historiquement marquant. Défendre la transition démocratique, pour les partisans de la « décennie noire », c’est sans doute se faire l’avocat du diable, comme si les méandres de la démocratie étaient une horreur en comparaison avec l’obscurantisme de l’autoritarisme. Le défi en vaut tout de même la chandelle. Cette transition démocratique tunisienne, en dépit de son instabilité, de l’inculture politique ambiante, des forces multiples de la contre-révolution qui la guettaient ou la manipulaient, laïques et islamistes, de son incapacité à résoudre les crises économiques et sociales, n’est sans doute pas sans mérite. Loin s’en faut.

Le grand mérite de la transition démocratique en Tunisie (2011-2021), au-delà de tous les obstacles qu’elle a pu rencontrer, ressort en effet de l’invention d’un espace politique pluraliste et civil, fondé sur le compromis, le dialogue et la légitimité électorale. Un espace, faut-il le reconnaître, inédit dans l’histoire contemporaine du pays et du monde arabe. La transition a permis l’émergence d’une culture de la tolérance politique, du débat public et de la liberté d’expression, avec les excès inévitables inhérents à de tels espaces durant leur apprentissage. « On ne fait pas une omelette sans casser des œufs. » De même, on ne construit pas une démocratie uniquement par bonté suprême ou charité chrétienne. La liberté est « chère » dans tous les sens du terme. Elle vaut la peine d’être défendue par les uns et les autres dans une conflictualité, visiblement mal comprise par beaucoup, arbitrée par des règles censées être acceptées par tous. Après des décennies d’autoritarisme, la Tunisie a connu une libération de la parole, des médias, de l’édition et des associations, qui a profondément transformé les rapports entre l’État et la société civile, où la confiance s’est substituée à la méfiance chez les acteurs de la vie politique et les citoyens, en dépit de la colère des marginaux, qui ne s’est pas tarie durant la transition. Ce pluralisme, par essence conflictuel, a jeté les bases d’une vie politique où la contestation ne passe plus par la violence et l’emprisonnement, mais par les urnes et la délibération. La conflictualité est loin d’être une fatalité en démocratie. Si la dictature s’accommode de la certitude de l’ordre, la démocratie baigne dans l’incertitude et l’indétermination autour de la question du pouvoir (Claude Lefort). Revers, en somme, de l’ouverture et de la liberté.

C’est pourquoi, d’ailleurs, le processus constituant (2011-2014) a représenté l’un des plus grands succès de la transition. Les Tunisiens ont commencé à se battre pour leurs idées, leurs valeurs, leurs « dieux ». L’adoption de la Constitution de 2014, fruit d’un large compromis entre islamistes et modernistes, entre gauche et droite, après de féroces batailles de tranchées entre islamistes et laïcs, constitue un modèle de démocratie délibérative dans le monde arabe. Ce texte consacre la séparation des pouvoirs, la protection des libertés individuelles, le principe d’un État civil (ni théocratique ni militaire), et même les droits des prisonniers et la liberté d’internet. Choses rares dans la pratique constitutionnelle.

Le Dialogue national lui-même, en 2013, mené par le Quartet (UGTT, UTICA, Ligue tunisienne des droits de l’homme et Ordre des avocats), a démontré la maturité civique et la capacité d’autorégulation démocratique de la société tunisienne, pour peu qu’on la laisse faire et qu’on fasse confiance à l’intelligence de ses élites. Ce moment, récompensé par le prix Nobel de la paix en 2015, a montré qu’une crise politique majeure pouvait être surmontée par la négociation, le débat libre et non par la force et le harcèlement.

Même si la transition a eu du mal, il est vrai, à stabiliser durablement le régime démocratique — à supposer qu’elle puisse le faire en un laps de temps aussi court —, elle n’en a pas moins laissé une trace irréversible dans la conscience collective. On ne peut plus nier l’idée qu’un mode de gouvernement autre qu’autoritaire est possible en Tunisie, fondé sur la légitimité du vote, la responsabilité politique, la transparence et la vita activa, comme le rappelait Hannah Arendt. La Tunisie a bien forgé une mémoire démocratique, aussi courte soit-elle, qui survit à la crise actuelle et qui explique, jusqu’à ce jour, les résistances de la société civile.

La transition a montré la possibilité d’une démocratisation arabe, brisant le fatalisme de type culturaliste selon lequel les sociétés arabes seraient condamnées à l’autoritarisme, comme si l’épée de Damoclès pesant sur elles était indéboulonnable. Même inachevée, même rejetée par certaines catégories sociales et certains groupes politiques, même bloquée par le retour de l’autoritarisme, cette expérience a encore des chances de sauver l’âme d’un pays en déperdition, moyennant quelques ajustements et correctifs.

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Hatem M'rad