Festivals internationaux en Tunisie : la pénurie de devises menace la saison culturelle

 Festivals internationaux en Tunisie : la pénurie de devises menace la saison culturelle

Le groupe coréen B.I.G sur la scène du Théâtre romain de Carthage

À peine la saison estivale entamée, un vent d’inquiétude souffle sur les festivals internationaux tunisiens. Plusieurs organisateurs affirment s’être heurtés à un refus de la Banque centrale de Tunisie (BCT) pour obtenir les conversions en devises nécessaires au paiement d’artistes étrangers, compromettant parfois des engagements déjà contractualisés.

 

Au-delà des difficultés financières immédiates, cette situation ravive le débat sur les contraintes administratives qui pèsent sur le secteur culturel sous tension et sur la capacité du pays à préserver son rayonnement artistique à l’international.

 

Un quota de devises jugé obsolète

L’alerte a été lancée par l’avocat Ahmed Ben Hassana, qui dénonce les conséquences d’un plafond administratif de devises destiné aux paiements des artistes étrangers. Selon lui, ce mécanisme, fixé à deux milliards de dinars depuis 2005, n’a jamais été réévalué malgré les profondes mutations économiques intervenues depuis plus de vingt ans.

Entre-temps, l’inflation a considérablement renchéri le coût des tournées internationales, tandis que le dinar tunisien s’est fortement déprécié face à l’euro et au dollar en perdant dans ce laps de temps près de la moitié de sa valeur face à ces deux monnaies référence. Résultat : les cachets des artistes étrangers représentent aujourd’hui un effort financier bien plus important qu’au milieu des années 2000, alors même que le volume de devises autorisé serait resté inchangé.

Les conséquences sont déjà concrètes. Plusieurs associations culturelles ont signé des contrats, réservé des salles, engagé des dépenses de communication et organisé la logistique avant d’apprendre que le quota annuel de devises serait épuisé. Elles se retrouvent désormais exposées à des pénalités contractuelles, voire à des poursuites judiciaires, si elles ne sont plus en mesure d’honorer leurs engagements envers les artistes ou leurs producteurs.

Maître Ben Hassana distingue toutefois le cas des grands festivals institutionnels, comme ceux de Carthage ou de Hammamet, qui disposent de moyens et d’un accompagnement différents. Ce sont surtout les festivals indépendants, organisés par le tissu associatif, qui risquent de faire les frais de cette rigidité administrative.

 

Entre contraintes économiques et interrogations politiques

Face à cette situation, les appels se multiplient pour demander à la Banque centrale davantage de souplesse. Les professionnels du secteur estiment qu’une révision du mécanisme permettrait d’éviter une cascade d’annulations et de préserver la crédibilité de la Tunisie auprès des producteurs internationaux, qui pourraient hésiter à programmer de futurs spectacles dans un pays où les transferts financiers demeurent incertains.

Cette crise intervient dans un contexte particulier. Depuis plusieurs années, le président Kaïs Saïed a régulièrement rappelé sa vision du rôle des grands festivals nationaux. À plusieurs reprises, des ministres de la Culture ont été reçu(e)s au Palais de Carthage afin de se voir rappeler que des manifestations comme le Festival international de Carthage devaient avant tout contribuer à élever le niveau artistique et culturel du public.

Ces prises de position faisaient notamment écho aux polémiques suscitées par certaines prestations de vedettes arabes ou occidentales, dont les concerts avaient donné lieu à des scènes d’hystérie et d’enthousiasme débordants des « groupies », parfois jugées incompatibles avec la vocation culturelle que le chef de l’État souhaite voir incarnée par ces événements.

Dans ce contexte, certains observateurs s’interrogent sur une éventuelle dimension politique de la raréfaction des devises allouées aux festivals. Ils avancent l’hypothèse que des restrictions budgétaires pourraient aussi traduire une volonté de limiter le recours aux grandes têtes d’affiche internationales. À ce stade, aucun élément officiel ne permet toutefois d’établir un lien entre les difficultés rencontrées par les organisateurs et une telle orientation. Les autorités monétaires n’ont pas publiquement indiqué que ces refus répondaient à un choix de politique culturelle, mais les suspicions du secteur sont réelles. « Ce ne serait pas la première fois que les autorités font preuve d’opacité décisionnelle, via une communication institutionnelle quasi inexistante », ironise un organisateur.

En attendant d’éventuels arbitrages, la saison des festivals débute dans un climat d’incertitude inédit. Pour de nombreux acteurs du monde culturel, l’enjeu dépasse la simple organisation de quelques concerts. Il s’agit de préserver un secteur qui constitue depuis des décennies l’une des vitrines les plus prestigieuses de la Tunisie, tout en conciliant les impératifs de gestion des réserves en devises avec le maintien d’une programmation internationale capable d’attirer artistes, touristes et partenaires étrangers.

Jugées satisfaisantes, les réserves en devises de la Tunisie couvrent actuellement 102 jours d’importation, valeur mesurée fin juin 2026. Le seuil de sécurité symbolique généralement surveillé par les économistes est fixé à 100 jours d’importation.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie