Tunisie : la digitalisation de l’administration à l’épreuve des promesses

La Tunisie veut accélérer sa transformation numérique. Réunis à la Kasbah, la cheffe du gouvernement Sarra Zaâfrani Zenzri et plusieurs ministres ont dressé l’état d’avancement des grands projets de digitalisation de l’administration, avec une promesse ambitieuse : rapprocher les services publics du citoyen, simplifier les procédures et moderniser en profondeur l’État.
Mais entre les annonces successives et leur concrétisation sur le terrain, le fossé reste important. Alors que le pays connaît encore des difficultés d’infrastructure, notamment en matière de connectivité internet et surtout d’alimentation électrique, la crédibilité de cette nouvelle accélération numérique dépendra surtout de la capacité de l’État à transformer les projets annoncés en services réellement fonctionnels.
Des cartes d’identité aux services administratifs : le chantier s’accélère
Le gouvernement affirme pourtant disposer désormais d’une feuille de route beaucoup plus structurée. Lors du conseil ministériel de la mi-août, plusieurs réalisations du premier semestre 2026 ont été mises en avant : lancement d’une plateforme nationale destinée aux investisseurs, digitalisation de démarches liées au Registre national des entreprises, renouvellement à distance du passeport pour les Tunisiens à l’étranger, demandes en ligne de traduction de documents d’état civil et généralisation du timbre fiscal électronique, etc.
Le chantier concerne également les collectivités locales. La plateforme « Taamir », destinée à numériser les procédures d’octroi des permis de construire, a commencé à être exploitée dans plusieurs municipalités. Trente-quatre « maisons de services numériques » réparties dans 21 gouvernorats ont ainsi été mises en place. Une nouvelle application mobile baptisée « Khadamet » doit permettre, grâce à l’identité numérique, d’accéder à plus de 40 services administratifs et d’effectuer des paiements électroniques. « Tout un programme ! » ironise un internaute commentant la publication de la Kasbah, rappelant que les services en lignes actuels sont souvent en panne.
Le gouvernement annonce par ailleurs la poursuite de la dématérialisation des documents d’identité, autre volet phare censé réduire le poids de la bureaucratie. Parmi les projets en cours figurent le renouvellement à distance de la carte d’identité nationale, ainsi que celui du permis de conduire et du passeport. Le dispositif doit s’appuyer sur l’identité numérique « Mobile ID », déjà rendue obligatoire depuis juillet pour certaines démarches liées aux déclarations d’investissement.
Or, cette accélération n’est pas totalement nouvelle. En février 2026, le gouvernement avait déjà présenté l’année en cours comme celle du « démarrage effectif de la digitalisation complète » de l’administration. À l’époque, pas moins de 192 projets étaient annoncés comme faisant l’objet d’un suivi national.
Le risque d’une administration numérique… sans infrastructure à la hauteur
C’est précisément cette succession d’annonces qui nourrit le scepticisme des citoyens. La Tunisie dispose depuis plusieurs années de plateformes et de services numériques, mais leur généralisation se heurte encore à des problèmes d’interconnexion, de coordination entre administrations, de qualité de service et d’appropriation pratique par les citoyens.
Si bien que le gouvernement reconnaît lui-même que des difficultés entravent encore la mise en œuvre de certains projets. Sur les 114 projets actuellement en cours, certains dépasseraient 90% d’avancement, mais d’autres nécessitent encore des développements importants. L’exécutif promet désormais de « renforcer les indicateurs de performance, la coordination entre structures et le suivi des résultats concrets ».
Néanmoins une administration entièrement numérique suppose une infrastructure fiable. Le gouvernement Zaâfrani réaffirme poursuivre le déploiement de la fibre optique, l’extension de la couverture aux zones encore mal desservies et le renforcement des connexions internationales à Internet par câbles sous-marins. Mais les performances de l’accès à Internet restent un point de fragilité, tandis que les coupures d’électricité récurrentes rappellent cruellement cet été qu’un service public dématérialisé reste dépendant de réseaux physiques.
Le paradoxe est donc évident : promettre une administration accessible à distance, disponible en permanence et capable de traiter électroniquement l’identité, l’état civil, les impôts ou les documents officiels exige une infrastructure numérique et énergétique autrement plus robuste que celle dont disposent encore de nombreux Tunisiens.
La question n’est dès lors plus de savoir si la Tunisie doit se digitaliser davantage en 2026. Le retard accumulé rend cette transformation indispensable. Le véritable enjeu est celui de l’exécution. Après des années de projets annoncés, de plateformes lancées puis partiellement utilisées et de calendriers repoussés, l’actuel pouvoir devra démontrer que cette nouvelle phase ne constitue pas une énième déclaration d’intention.
La réussite se mesurera moins au nombre de plateformes inaugurées qu’au temps réellement gagné par le citoyen, au nombre de déplacements supprimés et à la capacité d’une administration à fonctionner simplement, rapidement et sans interruption. C’est à cette aune, et non au volume des effets d’annonces, que la promesse de la « digitalisation complète » pourra être jugée crédible.
Selon le classement mondial Speedtest Global Index, la Tunisie se positionne de manière contrastée, y compris par rapport à ses voisins maghrébins : assez bien classée pour l’internet mobile en zone urbaine (80e mondiale), mais en net retrait pour le haut débit fixe. La capitale Tunis se classe 106e mondiale avec un débit mobile moyen d’environ 72,63 Mbps, tandis que Sfax occupe la 111e place avec 65,69 Mbps.
