Nicolas Rey : « Je prône un universalisme depuis le Sud »

Nicolas Rey à Guadalajara, au Mexique, auteur de Maya 2042. © Héctor Efrén Hernández Zavala
Nicolas Rey, dans Maya 2042, son roman d’anticipation, imagine une France projetée dans un avenir proche. Cette France est travaillée par les crises écologiques, les fractures sociales et les dérives autoritaires. De Belleville au Yucatán, l’écrivain et anthropologue guadeloupéen construit une dystopie politique. Dans celle-ci se croisent peuples mayas, héritages coloniaux, médias sous contrôle et résistances populaires.
En bref
- Nicolas Rey est écrivain et anthropologue guadeloupéen et vit à Mexico depuis une dizaine d’années.
- Dans Maya 2042, il imagine une France confrontée aux crises écologiques, aux fractures sociales, au contrôle des médias et aux dérives autoritaires.
- Le roman établit un parallèle avec la crise des anciens États mayas, tout en rappelant que les peuples et communautés mayas existent toujours aujourd’hui.
- De Belleville au Mexique, Nicolas Rey interroge les héritages coloniaux, les rapports de domination et les résistances populaires.
- L’auteur défend un « universalisme depuis le Sud », nourri notamment par l’histoire et l’expérience des peuples colonisés.
- Malgré son caractère politique et dystopique, Maya 2042 accorde une place importante à l’humour et à l’autodérision.
Pourquoi avoir situé Maya 2042 en 2042 ? Pourquoi avoir choisi l’anticipation ?
Nicolas Rey : À la base, je voulais situer le roman en 2032. J’ai commencé à travailler dessus en 2022 et je voulais me projeter une dizaine d’années plus tard. Mais j’ai eu quelques difficultés pour le publier et, finalement, c’était presque une chance. Entre-temps, l’actualité a connu des bouleversements majeurs qui m’ont obligé à repenser certaines choses.
J’ai donc projeté l’histoire en 2042 pour ne pas être trop proche de notre époque. Je voulais aussi conserver une marge de manœuvre. Je ne voulais pas non plus tomber dans le piège des prochaines élections présidentielles françaises. Dans le roman, il est beaucoup question de privations de liberté, de contrôle des médias, d’évolution du pouvoir. Je ne sais évidemment pas ce qui va se passer dans les prochaines années. 2042 me permettait d’imaginer jusqu’où certaines tendances pourraient aller.
Votre héroïne n’a que 12 ans. Pourquoi confier ce regard politique et écologique à une préadolescente ?
Nicolas Rey : Ce n’est justement pas n’importe quelle enfant. Elle est d’origine mexicaine et a été adoptée par ce que l’on pourrait appeler une famille de pauvres parisiens. Elle est donc à cheval entre plusieurs mondes. Elle porte également un traumatisme puisqu’elle est la seule survivante de son village, dans le sud-est du Mexique.
Cela fait écho à mon propre parcours. Je suis moi-même entre plusieurs cultures : banlieusard, d’origine antillaise par mon grand-père, et mexicain depuis une vingtaine d’années. Je vis à Mexico depuis une dizaine d’années. Je suis constamment à cheval entre ces différentes cultures. Le regard de cette enfant me permettait aussi de raconter cela.
Pourquoi avoir choisi Belleville comme point d’ancrage parisien ?
Nicolas Rey : Mon père y a vécu une dizaine d’années et mon oncle et ma tante plusieurs décennies. J’ai grandi en banlieue, mais je venais souvent à Paris. J’ai toujours été fasciné par Belleville, par ce quartier pluriculturel.
C’était un lieu de rencontre entre les milieux populaires et les classes moyennes. Aujourd’hui, les bobos y ont largement pris leur place. Mais dans les années 1980-1990, il existait encore ce microcosme mêlant milieux artistiques, rebelles et différentes couches sociales. Il y avait aussi une résistance au phénomène de gentrification. C’est ce Belleville-là qui m’intéressait.
Le titre Maya 2042 établit un parallèle entre notre époque et l’effondrement de la civilisation maya. Pensez-vous que notre civilisation puisse connaître le même sort ?
Nicolas Rey : Je considère que nous n’avons pas beaucoup évolué. Attention, lorsque je parle de l’effondrement de la civilisation maya, je parle des anciens États mayas. Les peuples et communautés mayas existent toujours aujourd’hui, sont très actifs et souvent dans la résistance.
Ces États se faisaient la guerre. Il y avait également une surexploitation des ressources, des phénomènes de pollution et de longues sécheresses. S’y ajoutaient des problèmes de surpopulation et des révoltes. Tout cela a contribué à leur crise.
Le parallèle avec notre époque est évidemment présent. Je me définirais comme un pessimiste réaliste. Dans mon pessimisme, je laisse toujours une place à la possibilité d’une réaction de la population. Je ne suis pas très optimiste sur ce qui se profile, notamment en France. Mais je pense que des réactions sont toujours possibles. Il reste une lueur d’espoir.
Vous êtes fasciné par le Mexique et les Mayas, mais vous refusez pourtant de les idéaliser. Pourquoi ?
Nicolas Rey : Je suis anthropologue avant d’être écrivain et il y a quelque chose qui m’agace profondément : l’idéalisation des peuples anciens. Les luttes de pouvoir et les mécanismes de domination existent dans toutes les sociétés.
Je ne voulais donc pas tomber dans ce piège. De la même manière, lorsque j’évoque la réalité des Antilles et des anciennes colonies françaises comme la Guadeloupe, la Martinique ou la Guyane, je pose le même constat. Je refuse que les Antillais soient enfermés dans un champ réservé où ils ne pourraient s’exprimer que sur l’esclavage et ses conséquences.
Cet espace de parole a été conquis par des luttes, de la Négritude à la créolité et au panafricanisme. Mais il faut également sortir de ces champs réservés. Ils peuvent finir par nous empêcher de penser le monde dans sa globalité tout en parlant depuis l’endroit d’où nous venons. Je voulais faire exploser ces clichés et ces limitations.
Votre roman critique le pouvoir, les médias, les multinationales, le tourisme de masse, mais également certaines contradictions du camp progressiste. Vous ne vouliez épargner personne ?
Nicolas Rey : Je parle même de « woke capitalisme » à un moment ! Cela pourra faire plaisir à certains et en décevoir d’autres, mais je ne me refuse rien.
Je suis clairement marqué à gauche dans ma manière de concevoir le monde et les réponses qu’il faudrait apporter. Mais cela ne m’empêche pas d’alerter sur certaines contradictions au sein du camp progressiste.
Tout au long du roman, il y a ainsi des débats très politisés dans les médias entre les partis de 2042. Le peuple est également invité à participer à ces grands moments de « e-télévision », comme je les appelle. Ils fonctionnent avec des mécanismes de manipulation et de censure de la parole en direct. Je m’intéresse notamment à la manière dont le pouvoir peut transformer l’image des manifestations. Il peut aussi désigner comme responsables des collectifs dont les revendications sont pourtant légitimes.
On trouve dans Maya 2042 du français, mais également du créole, de l’espagnol, de l’arabe et de l’anglais. Cette langue métissée est-elle aussi une façon de contester un regard uniquement européen sur le monde ?
Nicolas Rey : Aujourd’hui, je préfère me définir comme francophone plutôt que simplement comme français. Ma femme est mexicaine et nous avons une fille qui est à la fois mexicaine et française. Quand je pense à la culture francophone, je peux passer par Haïti, le Maroc ou l’Algérie.
Ma petite sœur est elle-même française d’origine algérienne par ma belle-mère. J’ai donc toujours eu plusieurs portes d’entrée vers le monde et vers la diversité française.
J’adore la langue française. Et lorsqu’elle est reprise, revue et repensée par des auteurs haïtiens, guadeloupéens ou martiniquais, elle claque. Elle part aussi de la réalité coloniale vécue par nos communautés.
Vous revendiquez justement dans le livre une autre forme d’universalisme. Laquelle ?
Nicolas Rey : Je prône un universalisme depuis le Sud. Il faut arrêter de prendre systématiquement les exemples qui nous viennent du Nord. Les peuples colonisés, par leur histoire, ont aussi la capacité de contribuer à la définition de l’universalisme. Ils peuvent apporter de nouvelles orientations et penser un monde plus juste et plus égalitaire.
C’est aussi cela qui m’intéresse à travers la langue : cette capacité à penser le monde depuis plusieurs endroits. Il s’agit aussi de ne plus considérer qu’il n’existerait qu’un seul centre à partir duquel produire une pensée universelle.
Maya 2042 est une dystopie politique, mais le roman est parfois franchement drôle. L’humour permet-il de faire passer une critique plus radicale ?
Nicolas Rey : Je suis de la génération Coluche. Il était extraordinaire comme humoriste politique. À travers l’humour, il pouvait s’attaquer au racisme, à l’homophobie et à énormément de sujets. Il fallait parfois être un peu subtil pour comprendre où il voulait emmener le public. Je crois beaucoup à l’autodérision. Elle permet de faire tomber les frontières et les malentendus.
Si nous évoluons vers une société qui n’est plus capable de recourir à l’humour pour faire tomber ces frontières, alors nous sommes mal barrés. C’est pour cela que l’humour est très présent dans mon roman. J’ai une écriture assez libre et j’essaie de ne pas m’interdire grand-chose. Bien sûr, je fais attention à ne pas blesser gratuitement, mais l’humour me permet aussi de faire passer des messages.
Vos questions sur Nicolas Rey
Qui est Nicolas Rey ?
Nicolas Rey est un écrivain et anthropologue guadeloupéen. Dans l’entretien, il explique être d’origine antillaise par son grand-père, vivre à Mexico depuis une dizaine d’années et évoluer entre plusieurs cultures.
De quoi parle Maya 2042 ?
Maya 2042 est une dystopie politique et un roman d’anticipation qui projette la France dans un avenir marqué par les crises écologiques, les fractures sociales, les restrictions de liberté, le contrôle des médias et l’évolution du pouvoir.
Pourquoi Maya 2042 se déroule-t-il en 2042 ?
Nicolas Rey avait initialement prévu de situer son roman en 2032. Il a finalement choisi 2042 afin de s’éloigner davantage de l’époque actuelle et de pouvoir imaginer jusqu’où certaines tendances politiques et sociales pourraient évoluer.
Que signifie l’« universalisme depuis le Sud » défendu par Nicolas Rey ?
Nicolas Rey considère que la définition de l’universalisme ne doit pas venir uniquement du Nord. Selon lui, l’histoire et l’expérience des peuples colonisés peuvent également contribuer à penser un monde plus juste et plus égalitaire.
