On a lu pour vous. Aux origines de l’imaginaire colonial français

 On a lu pour vous. Aux origines de l’imaginaire colonial français

Hédia Khadhar, professeure émérite à l’Université de Tunis, auteure d’un essai consacré à la déconstruction de l’imaginaire colonial français.

Pourquoi la France s’est-elle rêvée puissance impériale après 1870 ? Dans son essai, Hédia Khadhar retrace la fabrication politique, culturelle et financière d’un mythe national dont les héritages demeurent visibles aujourd’hui.

Par Haytham Jarboui, enseignant-chercheur

Dans un essai aussi savant que nécessaire, Hédia Khadhar, professeure émérite à l’Université de Tunis, entreprend une déconstruction minutieuse des mythes qui ont fondé l’entreprise coloniale française. En confrontant les textes littéraires aux doctrines politiques et scientifiques, elle démontre comment le XIXe siècle a façonné un imaginaire de domination dont les traces persistent jusqu’à nos jours.

L’ouvrage s’ouvre par une mise en perspective littéraire et historiographique qui pose les jalons d’une réflexion essentielle : il s’agit de comprendre comment un groupe restreint d’acteurs parvient à imposer l’idée coloniale comme un nouveau destin national. L’auteure rappelle que les grands courants littéraires du siècle (romantisme, réalisme, naturalisme, symbolisme) ignorent largement la question coloniale, alors même que l’expansion française débute dès 1830 avec la conquête de l’Algérie. Elle souligne le paradoxe d’une France qui, vaincue par la Prusse en 1870 et dépossédée de l’Alsace-Lorraine, se tourne vers l’outre-mer pour oublier ses humiliations. L’historiographie officielle vante « La France des cinq parties du monde », mais l’opinion publique reste d’abord indifférente à ces lointaines aventures.

L’auteure expose ensuite les rouages idéologiques qui ont préparé l’opinion. Elle met en lumière le rôle central de l’économiste Paul Leroy-Beaulieu dont le traité, De la colonisation chez les peuples modernes, devient la bible du mouvement colonial. L’analyse des cinq préfaces successives est particulièrement éclairante : on y voit l’idée coloniale évoluer d’une simple hypothèse économique à une véritable doctrine de la « mission civilisatrice ». L’ouvrage montre également comment les sociétés de géographie, les explorateurs réunis à l’enseigne de La Petite Vache et les missionnaires comme le cardinal Lavigerie ont relayé ce discours, créant un véritable « crédo colonial » où se mêlent réhabilitation nationale, progrès économique et devoir humanitaire envers les « races inférieures ».

Abordant ensuite la relation des écrivains français au système colonial, Hédia Khadhar distingue la longue tradition anticoloniale (de Montaigne à Diderot) des attitudes des auteurs du XIXe siècle. Si Victor Hugo appelle à « prendre » l’Afrique, la plupart des écrivains abordent la colonie par le biais de l’exotisme, un regard souvent réducteur qui fait écran entre le rêve et la réalité coloniale. En citant André Gide, elle souligne leur réticence à traiter le politique, préférant la couleur locale à l’engagement. L’exotisme colonial, contrairement à l’exotisme romantique, devient alors un outil de vulgarisation et, parfois, de propagande au service de l’expansion.

C’est dans ce contexte qu’un portrait du colonisateur est dressé, l’un des passages les plus riches de l’essai. L’auteure y établit une typologie des nouveaux héros nés de l’aventure coloniale que le roman populaire va forger. On y découvre successivement le héros romantique et l’explorateur, savant intrépide partant à la conquête de terres inconnues ; le soldat national, figure de sacrifice et de bravoure qui permet d’oublier la défaite de 1870 ; le colon, souvent présenté comme un exilé ou un forçat libéré qui se régénère sur une terre nouvelle ; et le missionnaire, figure d’abnégation au service de l’évangélisation et de la civilisation. Tous incarnent le devoir national et véhiculent l’idéologie d’une « race supérieure » justifiant sa domination.

L’étude de Tartarin de Tarascon constitue un modèle d’analyse littéraire et historique. Ce roman est abordé comme un véritable document sur l’Algérie coloniale. L’auteure montre comment Daudet, en opposant le rêve oriental de son héros à la réalité d’une Algérie française « où les parfums du vieil Orient se compliquent d’une forte odeur d’absinthe et de caserne », dénonce l’absurdité d’une administration bicéphale. L’essai révèle une critique acerbe du système des « bureaux arabes », de la misère des colons et de l’orientalisme de pacotille. L’auteure résume cette ambivalence en qualifiant Tartarin de « Madame Bovary de l’exotisme », figure de la désillusion face à un Orient fabriqué de toutes pièces par les lectures et les stéréotypes.

La politique coloniale et le développement des thèmes colonialistes font l’objet d’une analyse historique rigoureuse. On y trouve une réflexion sur Jules Ferry, qui érige la colonisation en véritable système avec ses trois piliers : économique, humanitaire et politique. Elle met en balance les arguments des économistes libéraux, comme Charles Gide, qui dénonce une entreprise ruineuse, et ceux des socialistes, qui y voient un instrument du capitalisme. La création du Parti colonial, de l’École coloniale et de l’Union coloniale officialise la doctrine. Une étatisation du système colonial se dessine, reposant sur un réseau d’influences associant financiers, politiques et hommes de presse, unis par la conviction que la grandeur de la France passe par l’outre-mer.

L’actualité coloniale dans Bel-Ami fait l’objet d’une démonstration convaincante. L’auteure établit que le célèbre roman de Maupassant est bien plus qu’une histoire d’arrivisme : en s’appuyant sur les chroniques journalistiques de l’auteur, elle démontre que l’intrigue est une transposition à peine voilée de l’affaire tunisienne de 1881. Elle décortique les machinations politico-financières qui se cachent derrière les conquêtes : un « coup de Bourse » préparé par une presse corrompue et une classe politique véreuse. Loin d’être un anticolonialiste militant, Maupassant est présenté comme un témoin lucide qui dénonce les scandales, la manipulation de l’opinion publique par la « balançoire guerrière » et la misère des Arabes, mais sans jamais remettre en cause le principe même de la colonisation.

Enfin, le portrait du colonisé constitue le dernier grand chapitre de cette déconstruction. L’essai analyse la fabrique du mythe de l’Autre, systématiquement présenté à travers des métaphores animalières, décrit comme paresseux, enfantin, fanatique ou débile. S’appuyant sur les travaux de Roland Barthes et de Frantz Fanon, elle montre que ces images transforment une situation historique en état naturel, justifiant ainsi la mise en tutelle du colonisé. La « langue du colonisé », souvent déformée en « sabir », est un exemple saillant de ce processus de déshumanisation. La reproduction des fables en sabir d’Aimé Dupuy illustre avec force comment la littérature a participé à la construction d’une altérité irréductible et risible, niant toute dignité au peuple dominé.

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La rédaction