Tunisie. Les paradoxes du projet de loi de finances 2027

À moins d’un mois du dépôt du projet de loi de finances 2027 au Parlement tunisien, Kaïs Saïed vient de fixer une première orientation : alléger la pression fiscale et faciliter la création d’entreprises, qu’il s’agisse d’initiatives privées ou de sociétés communautaires. Or, le paradoxe d’un État qui veut moins d’impôts sans réduire son train de vie est-il viable ?
Cette inflexion présidentielle intervient alors que l’État tunisien demeure fortement sollicité ces derniers mois pour financer ses politiques sociales coûteuses, soutenir les entreprises publiques et multiplier les mécanismes d’intervention économique. Le problème n’est donc pas tant l’objectif affiché que l’équation qui l’accompagne. Comment réduire les prélèvements tout en maintenant, voire en renforçant, un État dont les dépenses restent considérables ? Et surtout, où trouver les ressources nécessaires à ces ambitions ?
Une pression fiscale déjà parmi les plus élevées d’Afrique
Sur le constat d’une fiscalité lourde, les chiffres sont difficilement contestables. Selon les dernières données comparables de l’OCDE, la Tunisie affichait en 2023 un ratio recettes fiscales/PIB de 34 %, contre une moyenne de seulement 16,1 % pour les 38 pays africains étudiés. La Tunisie présentait ainsi le ratio le plus élevé du continent dans cette comparaison, devant les Seychelles, le Maroc et l’Afrique du Sud.
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C’est précisément dans ce contexte que l’ancien ministre de l’Emploi, Faouzi Ben Abderrahman, a récemment publié une analyse consacrée au coût de l’État pour la collectivité nationale. Selon ses calculs, pour 100 dinars de coût du travail, les prélèvements directs – impôt sur le revenu et cotisations sociales – représentent entre 22,9 dinars pour un salaire minimum et 39,2 dinars pour un salaire brut de 3.500 dinars. En intégrant la TVA et les taxes sur les carburants, la ponction atteindrait respectivement environ 33, 37 et 47 dinars selon les niveaux de revenus…
Du côté des entreprises, Ben Abderrahman estime que 100 dinars de bénéfice fiscal donnent lieu à un prélèvement de 25 dinars pour une entreprise ordinaire, 35 dinars dans certains secteurs et jusqu’à 44 dinars dans les secteurs réglementés comme les banques, les assurances ou les télécommunications. À cela s’ajoutent les cotisations patronales, dont le montant est indépendant du résultat de l’entreprise.
Le constat est donc paradoxal : la marge pour augmenter encore les prélèvements est de facto objectivement limitée, alors même que le besoin de financement de l’État ne diminue pas. Et c’est là que commence la contradiction du discours de Carthage.
Moins d’impôts, mais toujours plus d’État
Kaïs Saïed dit aujourd’hui vouloir faciliter l’investissement privé, réduire la pression fiscale et encourager les entreprises communautaires. Mais parallèlement à cela, le modèle économique défendu par son pouvoir repose sur une forte présence de l’État : soutien aux entreprises publiques, transferts sociaux, interventions dans l’économie, financement de nouveaux dispositifs et volonté affichée de renforcer les services publics et le développement régional.
Les sociétés communautaires illustrent particulièrement bien cette contradiction. Leur développement bénéficie déjà de mécanismes publics importants. Les différentes lois de finances adoptées depuis 2023 ont prévu des lignes de financement totalisant 83 millions de dinars jusqu’en 2026, avec des conditions préférentielles. Le cadre juridique prévoit également plusieurs avantages fiscaux et financiers, dont une exonération totale d’impôts et de taxes pendant dix ans pour certaines sociétés communautaires, ainsi que des dispositifs liés à la TVA et à la garantie des financements.
La loi de finances 2026 a encore prévu une dotation supplémentaire de 35 millions de dinars au profit de leur financement. Il ne s’agit donc pas simplement de créer un environnement fiscal plus favorable aux entreprises : l’État accepte simultanément de renoncer à certaines recettes et de mobiliser des ressources publiques pour soutenir des structures dont le modèle économique dont l’efficacité reste à prouver est toujours en construction.
Selon les calculs de nombre d’économistes tunisiens, le problème ne réside pas uniquement dans ce que l’État prélève, mais aussi dans ce qu’il consomme lui-même. Pour Faouzi Ben Abderrahmen, sur 100 dinars de dépenses publiques inscrites au budget 2026, environ 57 dinars seraient consacrés au fonctionnement de l’appareil d’État : 40 dinars pour les rémunérations de la fonction publique, 4,6 dinars pour les dépenses courantes et 12,6 dinars pour les intérêts de la dette. Les interventions et transferts sociaux représenteraient environ 32 dinars et l’investissement public 10 dinars.
L’onéreux État providence
Ces chiffres sont certes ceux d’une analyse individuelle et ne constituent pas, à eux seuls, une évaluation officielle de l’efficacité de la dépense publique. Ils posent néanmoins une question centrale pour le PLF 2027 : si l’on veut prélever moins, il faut nécessairement dépenser moins, dépenser mieux, trouver d’autres recettes ou accepter davantage de déficit et d’endettement au moment où la Tunisie accuse un déficit commercial de 17,8 milliards de dinars fin août 2026.
C’est précisément cette partie de l’équation que le discours sur la baisse de la pression fiscale laisse encore dans l’ombre. La question devient alors moins idéologique que comptable. Une politique sociale ambitieuse coûte de l’argent. Le soutien aux entreprises publiques coûte de l’argent. Les investissements régionaux coûtent de l’argent. Les sociétés communautaires mobilisent de l’argent public. Le service de la dette coûte de l’argent. Et les services publics nécessitent eux aussi des ressources.
La promesse de « moins d’impôts » peut donc constituer un objectif parfaitement légitime. Mais elle ne peut fonctionner durablement comme une variable indépendante du reste de la politique budgétaire. Le véritable test de la loi de finances 2027 sera ainsi moins de savoir si les Tunisiens paieront moins d’impôts que de découvrir quelle autre source de financement permettra de rendre cette promesse compatible avec l’État providence que le pouvoir continue parallèlement de vouloir construire.
