Portrait. Ouassila Arras, une mémoire en chantier

 Portrait. Ouassila Arras, une mémoire en chantier

Ouassila Arras, artiste franco-algérienne, explore les liens entre mémoire, transmission et héritage.

Des matériaux de chantier aux tapis détissés, Ouassila Arras place la transmission au cœur de sa pratique. Entre la France et l’Algérie, l’artiste explore les silences, les mémoires et les histoires qui se transmettent d’une génération à l’autre. Son travail est à découvrir à la Biennale de Lyon et bientôt dans plusieurs villes européennes.

 

En bref

  • Ouassila Arras est née en France en 1993 et travaille sur les liens entre mémoire, transmission et héritage franco-algérien.
  • L’artiste utilise des matériaux de chantier, du textile et du henné dans ses installations.
  • Son œuvre Photos de famille a reçu le Prix Prisme en 2018.
  • Elle mène depuis plusieurs années un travail autour des Chibanis et des mémoires migratoires.
  • Son travail est présenté à la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon jusqu’au 13 décembre 2026.

Ce qui rapproche, sert de lien et d’intermédiaire. Voici ce que signifie Ouassila en arabe.

Dans sa démarche artistique, Ouassila Arras incarne son prénom avec force. Ses œuvres sont une métaphore du lien : entre les deux rives de la Méditerranée, entre la France où elle a vu le jour en 1993 et l’Algérie de ses origines, mais aussi entre les générations, pour transmettre les récits de ceux qui ont été contraints au silence.

Fille d’un ancien ouvrier du bâtiment, Ouassila Arras s’est d’abord emparée des matériaux de chantier. Parpaings, murs, plaques de plâtre ou lino constituent la matière première de ses œuvres. Elle collabore directement avec des entreprises de démolition pour travailler à partir des ruines de bâtiments détruits.

À ces éléments bruts, l’artiste associe le textile et des matières organiques comme le henné. Détournée de son usage cosmétique, cette plante devient sous ses mains un véritable enduit de construction. La rudesse du chantier rencontre ainsi le henné et le tissage, traditionnellement associés à d’autres usages et à un univers plus féminin. Une manière pour l’artiste de brouiller les frontières entre les matériaux et les assignations.

 

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Détisser pour remonter le fil de la mémoire

C’est lors d’un séjour en Algérie, après avoir visité avec sa mère les anciens ateliers de tissage de Tlemcen où cette dernière travaillait dans sa jeunesse, que naît l’idée de détisser des sacs de chantier puis des tapis collectés auprès de ses proches pour en faire des œuvres.

« Ce qui est intéressant, c’est pas de faire les tapis, c’est de les remonter, comme on remonte le fil de l’histoire pour comprendre ce qui a été mis sous la couche. »

Le résultat ? Une installation nommée Photos de famille, qui lui a valu le prix Prisme au Musée des Beaux-Arts de Reims en 2018, à découvrir à la Biennale de Lyon jusqu’au 13 décembre.

 

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Installation Photos de famille de l’artiste Ouassila Arras à la Biennale de Lyon.
Photos de famille, installation de l’artiste Ouassila Arras présentée à la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon. Les tapis, récoltés auprès de ses proches puis détissés, évoquent la mémoire familiale et la transmission entre générations. Photo : Amélie Chantraine

Les Chibanis au cœur d’une enquête intime

Un autre de ses projets a pris la forme d’une enquête intime auprès des Chibanis. Dès l’âge de 17 ans et pendant plus d’une décennie, elle a arpenté les foyers d’ouvriers maghrébins de Seine-Saint-Denis en compagnie de son père. « Je l’accompagnais quand il rendait visite à ses amis. On leur apportait des plats cuisinés par ma mère. Petit à petit, j’ai commencé à discuter avec eux et finalement cela s’est transformé en longs entretiens intimes. »

Au fil des rencontres, elle recueille la parole de ces hommes marqués dans leur chair par la pénibilité du travail mais aussi par les traumatismes de la guerre et les violences. Confrontée à leurs corps abîmés et au silence dans lequel leurs générations ont souvent été enfermées, elle cherche à matérialiser cette souffrance dans sa pratique.

« Je dis souvent que nos parents ont été mis sur mute… Ils ont intériorisé ce silence et nous ont transmis le fait d’intérioriser pour qu’on s’adapte. Aujourd’hui, la nouvelle génération veut parler, parce qu’on a vu la souffrance physique et mentale que provoque le fait de se taire. »

En 2022, dans le cadre d’un solo show Degrés Est, présenté au Frac Lorraine, elle traduit ce sentiment en investissant un espace qu’elle reconfigure comme une chambre de foyer. Le sol est recouvert d’une pâte de henné séché et les murs, enduits d’argile rouge, s’écaillent progressivement au cours de l’exposition. Les matériaux se dégradent, tout comme la peau, la mémoire et les corps usés par le labeur.

Installation de l’exposition Degrés Est d’Ouassila Arras au Frac Lorraine à Metz en 2022.
Vue de l’exposition Degrés Est, Ouassila Arras, février-juin 2022, 49 Nord 6 Est – Frac Lorraine, Metz. © Fred Dott

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Des histoires migratoires entre France et Algérie

Fidèle aux matières « pauvres », l’artiste prépare plusieurs expositions dans différentes villes européennes.

À Madrid, où elle a été pensionnaire à la Casa Velázquez, sera montré un projet nommé Day’man 3la Balak – Toujours dans l’esprit, où elle « interroge les mémoires diasporiques nord-africaines en s’appuyant sur un objet aussi commun que chargé de symboles : la couverture en faux velours ». Présente dans de nombreux foyers, cette couverture devient le support d’une réflexion sur les parcours migratoires et les identités fragmentées.

Ouassila Arras, Des histoires d'eau
Ouassila Arras, Des histoires d’eau, vue d’exposition Les voisines © Aurelien Mole, courtesy Les Tanneries cac Amilly 2020

Toujours animée par le besoin de relier les territoires et les histoires tout en comblant les trous laissés dans celles-ci, Ouassila Arras a fait voyager ses installations dans plusieurs institutions majeures en Europe, de l’Institut des Cultures d’Islam à Paris au Künstlerhaus Bethanien à Berlin.

Mais elle rêve désormais du jour où elle pourra montrer son travail en Algérie. Une étape qui lui permettrait de boucler sa traversée et de continuer à tisser, fil après fil, la trame d’une mémoire collective.

 

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Vos questions sur Ouassila Arras

Qui est Ouassila Arras ?

Ouassila Arras est une artiste franco-algérienne née en 1993 en France. Elle développe une pratique autour de la mémoire, de l’exil, de la transmission et des récits familiaux.

Quels matériaux utilise Ouassila Arras ?

Elle travaille notamment avec des matériaux de chantier, du textile, des tapis et du henné, qu’elle détourne de leurs usages habituels.

Qu’est-ce que Photos de famille ?

Il s’agit d’une installation réalisée à partir de tapis collectés auprès de proches puis détissés. L’œuvre a reçu le Prix Prisme en 2018.

Pourquoi les Chibanis occupent-ils une place importante dans son travail ?

L’artiste a recueilli pendant plus d’une décennie les témoignages de Chibanis rencontrés dans les foyers d’ouvriers maghrébins de Seine-Saint-Denis.

Où peut-on voir son travail actuellement ?

Ouassila Arras figure parmi les artistes de la 18e Biennale de Lyon, qui se déroule du 19 septembre au 13 décembre 2026.

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Fadwa Miadi