À la Biennale de Lyon, des artistes passeurs de mémoire

 À la Biennale de Lyon, des artistes passeurs de mémoire

Women’s song for the future (A cradle, a sanctuary), œuvre de Lucia Kagramanyan au musée des Tissus dans le cadre de la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon. L’artiste place le son au cœur de sa pratique. Photo : Norbert Grisay

Parmi les 120 artistes réunis pour cette 18e édition qui dure jusqu’au 13 décembre, plusieurs interrogent la mémoire, l’exil, les traces de la guerre et ce qui se transmet entre les générations. Un focus particulier au sein d’une Biennale qui fait dialoguer des géographies diverses et d’autres préoccupations contemporaines.

En bref

  • La 18e Biennale d’art contemporain de Lyon se tient du 19 septembre au 13 décembre 2026.
  • Elle réunit 120 artistes de 42 nationalités et près de 400 œuvres.
  • Plusieurs œuvres abordent la mémoire, l’exil et les traces de la guerre.
  • Yasmeen Al Daya, artiste vivant à Gaza, présente une œuvre réalisée en collaboration avec Petrit Halilaj.
  • La Biennale investit plusieurs lieux de Lyon et de sa métropole, dont le MAC, l’IAC et le musée des Tissus.

Affiche de la 18e édition de la Biennale de Lyon (2026)

 

Passer d’un rêve à l’autre. En choisissant cet intitulé pour la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon, la curatrice Catherine Nichols invite à une traversée réunissant 120 artistes de 42 nationalités.

Près de 400 œuvres sont réparties entre musées, usine reconvertie, parking, station de métro ou traboules.

Ces anciens passages semi-secrets qu’empruntaient autrefois les ouvriers de la soie prennent tout leur sens dans une édition où la mémoire résonne à chacune des étapes.

Yasmeen Al Daya : une œuvre née de l’absence

Un corps replié sur lui-même, comme recroquevillé pour se protéger, mettre un enfant à l’abri. Ou peut-être pour le pleurer. La sculpture est toute petite, fragile, en argile. Sans doute parce que terre nous sommes et terre nous retournerons. Contrairement à ses consœurs et confrères, l’artiste qui l’a imaginée, Yasmeen Al Daya, est absente en ce jour de vernissage au MAC.

La jeune femme vit à Gaza, en Palestine, et ne pouvant en sortir, la conception de l’œuvre que nous avons sous les yeux est une réplique créée par l’artiste Petrit Halilaj, en étroite collaboration avec elle. Un intermédiaire, comme un témoin, qui incarne à lui seul ce fameux passage qui donne son nom à la Biennale.

L’absence, la vulnérabilité des corps et la mort sont omniprésentes dans le travail de Yasmeen Al Daya, qui utilise principalement l’argile. La guerre et les déplacements constants qu’elle impose l’ont poussée à ne façonner que des œuvres portables, qui puissent tenir au creux de la main.

 

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Des mémoires familiales entre exil et transmission

Un étage plus haut, Ouassila Arras a étalé des tapis récoltés auprès de ses proches pour constituer son installation. Les motifs qui y sont dessinés lui sont si familiers qu’elle les perçoit comme des « Photos de famille », titre de son œuvre. Mais Ouassila ne s’est pas contentée d’en recouvrir le sol.

Elle a choisi de les détisser, comme pour remonter le fil d’une histoire et mettre au jour ses non-dits, ses silences suspendus entre les générations : celle des parents, première vague d’immigration en France, et celle de leurs enfants. Ayant grandi en banlieue parisienne dans une famille algérienne, l’artiste recourt souvent à des matériaux ordinaires pour combler les trous laissés dans la mémoire franco-algérienne.

Photos de famille, installation de l’artiste Ouassila Arras présentée à la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon. Les tapis, récoltés auprès de ses proches puis détissés, évoquent la mémoire familiale et la transmission entre générations. Photo : Amélie Chantraine

 

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De la Syrie au Liban, les traces de la guerre

Dans l’espace adjacent, la vidéaste syrienne Huda Takriti, établie à Vienne, dénonce à travers Once Upon a Time They Taught the End Would Come from Above le pillage des sites archéologiques syriens, qui transforme ces vestiges antiques en simples marchandises. Et avec eux, la mémoire d’un peuple en objet à vendre, tandis que disparaissent les histoires que leur trafic emporte avec lui.

À quelques encablures du MAC, à l’IAC de Villeurbanne, qui accueille la jeune création, il est encore question de mémoire dans le film de Joyce Joumaa. Dans Une disparition n’est pas une mort, elle explore les liens entre les événements du passé et les crises contemporaines que traverse sa terre natale, le Liban, tout en brouillant les pistes entre fiction et réalité.

Au-delà de l’effondrement du pays du Cèdre que thématise cette vidéo, son propos vaut aussi pour une région entière, prise dans des enjeux de domination et de souveraineté.

Des berceuses aux luttes contemporaines

Cap à présent sur le cœur battant de Lyon : le musée des Tissus, fermé pour travaux et exceptionnellement rouvert le temps de la Biennale.

Ici, un doux moment attend le visiteur qui prendra place dans les hamacs brodés par des femmes de la diaspora arménienne lyonnaise pour écouter des berceuses venues du pays. Avec cette œuvre, Lucia Kagramanyan explore les questions d’exil et ce qui reste de la mémoire après un génocide.

 

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Une visiteuse dans un hamac de l’installation de Lucia Kagramanyan au musée des Tissus à Lyon.
Une visiteuse prend place dans l’un des hamacs de Women’s song for the future (A cradle, a sanctuary), l’installation de Lucia Kagramanyan présentée au musée des Tissus dans le cadre de la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon. Photo : Norbert Grisay

Et si elle nous plonge dans l’enfance, l’installation de l’Argentinienne Mercedes Azpilicueta n’oublie pas pour autant de mettre en scène les luttes qui comptent pour elle : le féminisme, bien entendu, la nature menacée, thème fortement présent dans cette Biennale, mais aussi la Palestine.

CaccHhO CucchhA se déploie à la manière d’une aire de jeux, avec de grandes tapisseries sur lesquelles sont brodés un abécédaire issu de l’alphabet arabe, mais aussi des symboles faisant explicitement référence à la situation en Palestine.

« Je ne pensais pas qu’un jour je serai témoin des horreurs auxquelles on assiste à Gaza », souligne cette artiste qui a grandi dans une famille dont le métier était de prendre soin des enfants.

L’œuvre CaccHhO CucchhA de Mercedes Azpilicueta, exposée au musée des Tissus et des Arts décoratifs
Installation CaccHhO CucchhA de Mercedes Azpilicueta, exposée au musée des Tissus et des Arts décoratifs dans le cadre de la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon. Photo : Norbert Grisay

On quitte ce musée avec en tête les vers de la poétesse Jazz Money, d’origine aborigène et irlandaise, qui rappellent que les tentatives d’effacement rencontreront toujours une résistance : Our song rising from the embers — notre chant jaillit des braises.

 

 

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Fadwa Miadi