Affaire Yakine. L’émotion gagne Tunis : enquête pour viol sur mineur et débat sur la peine de mort

 Affaire Yakine. L’émotion gagne Tunis : enquête pour viol sur mineur et débat sur la peine de mort

D’après plusieurs témoignages, la descente de police pour arrêter les suspects a été accueillie par des jets de pierres ayant nécessité des renforts

Une adolescente victime présumée d’un viol collectif dans le quartier populaire de Mellassine, se trouve toujours hospitalisée depuis lundi soir dans un état jugé préoccupant.

Alors que deux suspects sont recherchés et deux autres personnes arrêtées, l’affaire a provoqué une vive émotion dans la capitale puis le pays tout entier, alimentant notamment les appels à des sanctions sévères et relançant le débat sur la peine de mort et les appels à la castration chimique sur les réseaux sociaux.

L’affaire Yakine, du nom de la jeune adolescente au cœur du drame, a pris une ampleur considérable sur les réseaux sociaux depuis dimanche. Selon les premières informations rapportées par plusieurs médias tunisiens, la jeune fille, âgée de 16 ans, aurait été séquestrée puis victime d’un viol collectif dans le quartier chaud de Mellassine, à Tunis. Transportée à l’hôpital Charles-Nicolle après avoir perdu connaissance, elle se trouve toujours en vie et reçoit des soins.

Une précision qui n’est pas anodine alors qu’une importante intox a circulé lundi : plusieurs publications annonçaient le décès de l’adolescente, provoquant une vague d’indignation et de réactions. Une source sécuritaire a formellement démenti cette information. La mère de la victime a elle aussi confirmé que sa fille était vivante, tout en indiquant que son état de santé demeurait critique. Elle dit avoir donné la permission à sa fille vers 19h00 de rejoindre une cafétéria de la rue où elle réside, avant de recevoir « un appel de sa fille lui demandant pardon » puis de perdre ensuite tout contact avec elle.

 

Deux suspects recherchés, deux autres personnes arrêtées

Sur le plan judiciaire, l’enquête se poursuit. Deux jeunes hommes soupçonnés d’être impliqués dans les faits font actuellement l’objet d’avis de recherche. Deux autres personnes ont été arrêtées dans le cadre de l’enquête, dont un infirmier, soupçonné selon les premiers éléments communiqués d’avoir eu connaissance de la situation et de ne pas avoir signalé les faits. Un proche des suspects aurait également été interpellé pour des faits similaires de non-dénonciation.

Les investigations doivent encore permettre d’établir précisément les circonstances de l’agression, le rôle de chacune des personnes éventuellement impliquées et la nature exacte des infractions qui pourront être retenues. Les sources disponibles évoquent des soupçons liés à la consommation de stupéfiants. La prudence reste donc de mise, les responsabilités individuelles devant être établies par l’enquête et, le cas échéant, par la justice.

L’affaire a toutefois déjà déclenché une forte réaction dans la société tunisienne. L’association féministe Aswat Nissa a exprimé sa « colère » et sa « profonde indignation », appelant à une enquête rapide et transparente, à la prise en charge psychologique, sociale et juridique de la victime et à l’application effective des mécanismes de protection prévus par la loi. L’organisation insiste sur la nécessité de ne pas transformer la victime en objet de stigmatisation ou de voyeurisme.

Sur les réseaux sociaux, l’émotion s’est accompagnée d’appels à des peines particulièrement lourdes pour les auteurs présumés, certains messages réclamant notamment le retour au premier plan de la question de la peine de mort. Cette réaction s’inscrit dans un débat récurrent en Tunisie dès lors que des crimes particulièrement graves impliquant des enfants ou des mineurs suscitent l’indignation publique.

 

Protéger la victime plutôt que la surexposer

Dans ce climat de forte émotion, le ministère de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées a surtout appelé à ne pas publier ni partager les photographies de l’adolescente. « La diffusion de son image ou d’éléments permettant son identification constitue une atteinte à ses droits et à sa vie privée, alors même qu’elle est la victime présumée des faits », met en garde un communiqué.

Le rappel est d’autant plus important que les réseaux sociaux ont largement contribué à la propagation de l’affaire, mais aussi à celle d’informations erronées, notamment l’annonce prématurée de sa mort, un âge erroné, et un nombre d’agresseurs également approximatif. Une mère se plaint par ailleurs de la publication mensongère de la photo de son fils, un lycéen qu’elle dit traumatisé, parmi les photos de quatre autres jeunes suspectés du crime.

L’affaire de Mellassine pose ainsi plusieurs questions qui dépassent le seul cadre du fait divers : protection effective des mineurs, prévention des violences sexuelles, prise en charge des victimes, responsabilité de ceux qui auraient connaissance d’un crime et devoir de vigilance face aux contenus diffusés en ligne.

Dans l’immédiat, l’enjeu demeure cependant celui de l’enquête et de l’état de santé de Yakine. Alors que les deux principaux suspects restent recherchés, les autorités devront désormais établir les faits avec précision, identifier toutes les responsabilités éventuelles et permettre à la justice de statuer sur la base d’éléments vérifiés, loin de l’hystérisation du débat public et des rumeurs qui ont déjà largement circulé autour de cette affaire. Loin aussi des appels au retour à la censure des sites pornographiques qui se multiplient et pourraient donner lieu à une censure plus large.

 

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie