Tunisie. Biens confisqués du clan Ben Ali : le procès-fleuve qui remet Riadh Ben Fadhl au cœur de l’affaire

Riadh Ben Fadhl
Plus de quinze ans après la révolution, l’un des principaux dossiers judiciaires liés aux biens confisqués de l’ancien régime s’est ouvert ce 30 septembre à Tunis. Une trentaine de personnes comparaissent dans une affaire portant sur des soupçons de corruption financière et de blanchiment d’argent autour de l’acquisition de biens saisis en 2011. Parmi elles, l’homme d’affaires et dirigeant du parti de gauche Al-Qotb, Riadh Ben Fadhl, incarcéré depuis trois ans.

L’affaire devait entrer aujourd’hui dans une nouvelle phase judiciaire. Elle aura finalement commencé par un nouveau report. La chambre criminelle spécialisée dans les affaires de corruption financière du tribunal de première instance de Tunis a en effet décidé de renvoyer au 12 octobre prochain l’examen du dossier impliquant Riadh Ben Fadhl et les autres prévenus, à la demande de la défense.
Le dossier, qui compte au total plus de 25 accusés, porte sur des opérations d’acquisition de biens mal acquis confisqués après la chute du régime de Zine El Abidine Ben Ali. Voitures de luxe, objets de valeur et autres biens issus des patrimoines saisis avaient été mis en vente par les structures publiques chargées de leur gestion. C’est la régularité de certaines de ces opérations qui se trouve aujourd’hui au centre des poursuites.
Des ventes officielles objet de soupçons
En l’occurrence, les poursuites trouvent leur origine dans des acquisitions réalisées par Riadh Ben Fadhl après la révolution. L’homme d’affaires, connu pour son parcours atypique, avait à l’époque acheté plusieurs biens issus du patrimoine confisqué, à travers des procédures présentées comme des ventes aux enchères ou des appels d’offres. Un intérêt pour les symboles qui lui aura finalement coûté cher.
Car c’est précisément sur ce point que s’opposent l’accusation et la défense. Cette dernière affirme depuis le début de la procédure que les acquisitions ont été réalisées dans le cadre de procédures officielles de l’Etat et que les offres déposées par son client respectaient les règles en vigueur. Les contrats et documents relatifs aux achats auraient notamment été communiqués lors de précédentes investigations.
Le dossier a pourtant été rouvert en novembre 2023 par la brigade centrale spécialisée dans les crimes financiers complexes de l’Aouina, sur autorisation du parquet du Pôle judiciaire économique et financier. Un juge d’instruction a alors délivré un mandat de dépôt contre Riadh Ben Fadhl pour des soupçons de corruption financière liés à l’acquisition de ces biens et de blanchiment d’argent.
Depuis, la procédure s’est étendue à une vingtaine de personnes. Plusieurs audiences ont été reportées en 2026 et des demandes de remise en liberté ont été rejetées, notamment en avril. La conséquence est lourde pour Ben Fadhl : il demeure en détention depuis près de trois ans sans qu’un jugement de première instance n’ait encore tranché le fond de cette affaire.
L’étrange destin judiciaire d’un homme d’affaires engagé à gauche
Le parcours de Riadh Ben Fadhl donne au dossier une dimension particulière, inévitablement politique. Ancien magnat de la publicité et businessman, il s’est progressivement imposé dans les milieux politiques d’extrême gauche, jusqu’à devenir le leader du parti Al-Qotb. Son profil de dirigeant politique situé à gauche de l’échiquier, tout en conservant une importante activité entrepreneuriale, tranche avec celui de nombreux protagonistes des affaires liées aux biens de l’ancien régime.
Après 2011, en pleine ferveur post révolutionnaire, sa passion pour certains objets et biens issus des patrimoines confisqués l’a ainsi conduit à participer à plusieurs opérations de vente. Des acquisitions devenues, rétrospectivement, le cœur d’une procédure pénale aux allures de feuilleton dramatique.
Son parcours judiciaire ne se limite d’ailleurs pas à ce dossier. Dans une affaire distincte, de nature douanière et bancaire, il avait été condamné en première instance, en mai 2024, à quatre ans et six mois de prison ainsi qu’à des amendes, notamment pour des infractions liées à des opérations d’exportation et à des avoirs à l’étranger. Mais, en avril 2025, la cour d’appel a annulé cette condamnation et mis fin aux poursuites à la suite d’une régularisation financière présentée par sa défense via le mécanisme de réconciliation pénale. Sa détention s’est néanmoins poursuivie en raison du dossier des biens confisqués.
L’ONG l’Observatoire de la liberté en Tunisie dénonce aujourd’hui la durée de cette détention provisoire et les reports successifs. L’organisation estime que la longueur de l’incarcération impose un réexamen de sa nécessité et demande que le dossier « soit jugé dans un délai raisonnable ». Elle appelle également à examiner individuellement les actes reprochés à chaque prévenu, les conditions de fixation des prix parfois modiques, et le rôle des organismes publics ayant organisé les ventes.
L’Observatoire souligne enfin que les activités politiques de Ben Fadhl ne devraient pas interférer avec l’examen des faits reprochés. Une question particulièrement sensible dans un dossier où s’entremêlent la volonté de récupérer les biens de l’ancien régime, la responsabilité des organismes chargés de les vendre et les parcours de ceux qui ont choisi de les acquérir.
