Tribune. Quand le racisme aveugle tire sur les enfants

 Tribune. Quand le racisme aveugle tire sur les enfants

Hella Ben Youssef dénonce la banalisation du racisme et des discours de haine après les tirs de Trappes et de La Verrière. (Photo de fond : Dimitar DILKOFF / AFP)

Après les tirs meurtriers de Trappes et de La Verrière, qui ont coûté la vie à un jeune homme et blessé plusieurs personnes, dont une enfant de 12 ans, Hella Ben Youssef dénonce la banalisation du racisme et les discours politiques qui alimentent les divisions. Elle appelle à défendre un universalisme fondé sur l’égalité des droits, la solidarité et le refus de toute forme de haine.

Par Hella Ben Youssef

 

Elle a douze ans. Douze ans, l’âge où l’on devrait avoir pour seules préoccupations l’école, les amitiés, les rêves et les premières découvertes de la vie. Douze ans, l’âge où l’on devrait pouvoir marcher dans la rue sans craindre autre chose que de rentrer en retard à la maison. Mais ce vendredi 23 octobre 2026, dans les Yvelines, une petite fille de douze ans a été frappée par des balles. Son enfance a brutalement rencontré la haine des adultes. Son corps est devenu la cible d’une violence dont elle ne pouvait comprendre ni les raisons ni la folie. Quel crime avait-elle commis ? Celui d’exister ? D’avoir une couleur de peau, une origine ou une religion que d’autres auraient décidé de lui attribuer ?

À Trappes et à La Verrière, un homme armé a ouvert le feu sur plusieurs personnes. Un jeune homme de 26 ans a perdu la vie. Plusieurs autres personnes ont été blessées, dont cette enfant. Le Parquet national antiterroriste s’est saisi de l’affaire, dans laquelle un mobile raciste ou religieux est examiné. Au-delà de l’horreur des faits, une question nous interpelle collectivement : comment une société en arrive-t-elle à produire une haine capable de tirer sur des enfants ? Le racisme ne commence pas avec une arme à feu. Il commence souvent bien avant, dans les mots, dans les regards, dans les préjugés que l’on banalise et dans les discours que l’on finit par ne plus contester. Il s’installe lorsque l’on désigne quotidiennement certaines populations comme responsables de l’insécurité, du chômage, des difficultés économiques ou du prétendu déclin d’une nation. Il prospère lorsque des citoyens deviennent, dans le débat public, des étrangers permanents dans leur propre pays. Lorsque leur prénom, leur religion supposée ou la couleur de leur peau suffisent à les rendre suspects. Il se nourrit aussi du silence de celles et ceux qui, par calcul politique ou par indifférence, préfèrent détourner le regard. Il serait irresponsable d’attribuer mécaniquement un passage à l’acte criminel à un discours ou à une personnalité sans établir les faits. Mais il serait tout aussi irresponsable de nier que les mots contribuent à façonner le climat dans lequel une société évolue.

La liberté d’expression est un pilier de la démocratie. Elle ne dispense cependant personne de la responsabilité morale et politique de ses paroles et par conséquent à l’approche des échéances présidentielles, il faut aussi avoir le courage de nommer les choses, lorsque des personnes sont prises pour cible en raison de leur appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane, il s’agit d’islamophobie. Si ce mobile est confirmé dans l’attentat de Trappes, il devra être reconnu et condamné comme tel, sans ambiguïté. Cette tragédie doit également interpeller la classe politique car les mots ont une responsabilité. Les discours extrémistes, les amalgames répétés, l’instrumentalisation des peurs et la manipulation des inquiétudes légitimes des citoyens à des fins électorales ne sont jamais anodins. Malheureusement, faire de l’immigration, de l’islam ou de certaines catégories de Français des menaces permanentes pour la nation, c’est contribuer à installer un climat de suspicion et de rejet dont les conséquences peuvent être dramatiques. Il ne s’agit pas d’affirmer que les responsables politiques qui tiennent de tels discours sont directement responsables de cet attentat mais leur responsabilité morale et politique dans la banalisation de la haine mérite d’être interrogée.

On ne peut pas, d’un côté, exploiter les divisions identitaires pour conquérir le pouvoir et, de l’autre, s’étonner de voir la haine gagner du terrain dans la société.

À lire aussi : Présidentielle 2027 : Hella Ben Youssef alerte sur la montée des extrêmes en France

Derrière les surenchères électorales, il y a des citoyens français, des familles, des enfants et lorsque la violence frappe, ce sont des vies brisées, des familles endeuillées et des blessures qui ne disparaîtront pas avec la fin d’une campagne présidentielle. La conquête du pouvoir ne saurait justifier toutes les paroles ni la liberté du débat politique ne dispense de la retenue ni de la responsabilité. Les échéances électorales passent. Mais les paroles restent et les familles qui enterrent leurs proches portent les conséquences de la barbarie bien au-delà des échéances politiques. Alors avant de devenir un acte, la haine a souvent été une idée que l’on a laissé prospérer, un préjugé que l’on a toléré, une parole que l’on a banalisée.

Une République ne peut pas protéger certains enfants et en oublier d’autres

La France porte une promesse universelle celle de l’égalité entre les citoyens, indépendamment de leurs origines, de leurs convictions ou de leur religion. Cette promesse n’a de sens que si elle protège effectivement chacun. Un enfant français, qu’il s’appelle Mohamed, Sarah, David ou Pierre, doit bénéficier de la même protection, de la même compassion et de la même indignation collective lorsqu’il est victime de violence. La République ne peut pas avoir une émotion sélective et elle ne peut pas reconnaître certaines souffrances avec force et en relativiser d’autres selon l’identité réelle ou supposée des victimes. Nous ne pouvons pas condamner l’islamophobie en France et rester silencieux face aux violences antichrétiennes ailleurs. Nous ne pouvons pas dénoncer l’antisémitisme et minimiser le racisme visant les populations noires ou arabes. Nous ne pouvons pas défendre les droits humains uniquement lorsque les victimes nous ressemblent car l’universalisme ne consiste pas à effacer les différences mais consiste à garantir une égale dignité à travers elles. Ceci développe en moi une inquiétude profonde, au-delà de cet attentat, c’est l’accoutumance progressive de nos sociétés à la violence verbale, à l’exclusion et à la déshumanisation à force d’entendre certains discours, nous finissons parfois par ne plus mesurer leur gravité. Les amalgames deviennent des opinions. Les discriminations deviennent des sujets de polémique. La stigmatisation devient une stratégie électorale et la peur de l’autre se transforme en instrument de mobilisation politique. Or, une démocratie ne se mesure pas uniquement à la tenue régulière des élections ou à la solidité de ses institutions. Elle se mesure aussi à sa capacité de protéger les minorités, de préserver la confiance entre les citoyens et de refuser que les différences deviennent des lignes de fracture. La lutte contre le racisme ne relève donc pas seulement de la morale individuelle, elle constitue aussi une responsabilité politique majeure qui exige une justice ferme, une école qui transmette véritablement l’égalité, des institutions exemplaires et des responsables publics capables de rassembler plutôt que d’opposer. Elle suppose également de ne pas abandonner les quartiers populaires à la stigmatisation permanente, comme si leurs habitants devaient continuellement justifier leur appartenance à la communauté nationale. Je refuse de croire que nos sociétés soient condamnées à choisir entre la peur et la haine, entre le repli identitaire et la confrontation permanente. Je crois au contraire que la démocratie sociale, l’égalité des droits et la solidarité demeurent des réponses politiques essentielles à ceux qui cherchent à dresser les citoyens les uns contre les autres mais ces valeurs ne peuvent pas rester de simples déclarations de principe elles devront se traduire dans les politiques publiques, dans l’éducation, dans l’accès aux droits et dans la manière même de conduire le débat démocratique. Il ne suffit plus de condamner le racisme après chaque tragédie mais avoir le courage de le combattre avant qu’il ne tue. Il faut refuser les discours qui hiérarchisent les êtres humains, dénoncer les discriminations sans calcul électoral et reconstruire cette confiance sans laquelle aucune société démocratique ne peut durablement tenir.

Aujourd’hui, mes pensées vont d’abord à cette petite fille de douze ans, à sa famille, au jeune homme qui a perdu la vie et à toutes les personnes blessées ou traumatisées. Aussi ma colère va plus loin car lorsqu’une enfant devient la cible de la haine raciste, ce n’est pas seulement une famille qui est meurtrie c’est une promesse collective qui vacille celle de pouvoir grandir, vivre et circuler librement sans que son apparence ou son identité supposée ne décide de son droit à la sécurité et lorsqu’une arme se retourne contre une petite fille de douze ans, il ne suffit plus de dire que l’on est horrifié. Vous vous devez de vous poser la question, oui vous hommes et femmes politiques pour se demander ce que nous avez laissé se banaliser, ce que vous avez cessé de combattre et ce que vous êtes encore capables de construire ensemble, car le jour où la haine ne distingue plus un enfant d’un ennemi, c’est notre humanité tout entière qui est en danger.

À lire aussi : Moi, président(e)… Hella Ben Youssef : « Je généraliserais les campagnes de testing dans l’emploi et le logement »

 

 

La rédaction