Moi, président(e)… Hella Ben Youssef : « Je généraliserais les campagnes de testing dans l’emploi et le logement »

 Moi, président(e)… Hella Ben Youssef : « Je généraliserais les campagnes de testing dans l’emploi et le logement »

Hella Ben Youssef, juriste de formation et militante féministe franco-tunisienne, engagée dans les questions de démocratie, de justice sociale et de participation citoyenne. Photo : DR

Militante politique et féministe, Hella Ben Youssef défend une République qui lutte contre les discriminations, réduit les inégalités et fait de la transition écologique un levier de justice sociale. Cette juriste plaide aussi pour une démocratie fondée sur le compromis, la délibération et une citoyenneté qui ne demande plus à certains Français de justifier leur appartenance.

 

En bref

  • Hella Ben Youssef veut réévaluer certaines dépenses publiques au regard de leur impact sur les inégalités.
  • Elle propose de généraliser les campagnes de testing dans l’emploi et le logement.
  • Elle défend une transition écologique intégrée à l’ensemble des politiques publiques.
  • Elle souhaite remettre la délibération et le compromis au cœur du fonctionnement démocratique.
  • Elle appelle à repenser la manière dont l’appartenance à la France est définie.

LCA : Quelle est la mesure la plus impopulaire que vous seriez prête à défendre si vous étiez candidate, parce que vous la jugez indispensable pour rendre la France plus juste ?

Hella Ben Youssef : Je commencerais peut-être par dire aux Français que nous ne pourrons pas rendre la France plus juste sans accepter de revoir certaines de nos priorités et voire certains de nos acquis. La mesure la plus impopulaire que je serais prête à défendre serait de remettre à plat certaines dépenses publiques pour évaluer leur efficacité réelle : à qui bénéficient-elles, réduisent-elles véritablement les inégalités et répondent-elles encore aux priorités d’aujourd’hui ?

Cela suppose de faire des choix. Lorsque des moyens publics produisent peu d’effets en matière de justice sociale, il faut avoir le courage de les réorienter là où ils peuvent réellement changer la vie, par conséquent vers l’école publique, la santé, le logement, le travail et les services publics de proximité. Il ne s’agit pas de remettre en cause notre modèle social, mais de faire en sorte que chaque euro public contribue davantage à réduire les inégalités.

Je crois profondément à la responsabilité individuelle, au travail et au mérite, mais le mérite n’a de sens que si la ligne de départ n’est pas totalement différente selon le quartier où l’on naît, la famille dont on vient ou les moyens dont on dispose. Si j’étais présidente, ma priorité serait de reconstruire cette promesse républicaine qui permettra à chacun de choisir son avenir plutôt que de le subir.

Les Français issus de l’immigration restent davantage confrontés au chômage, à la précarité ou aux discriminations. Comment y remédier ?

J’arrêterais de considérer les discriminations comme un simple problème de perception ou de diversité. C’est une question d’égalité républicaine et il faut donc pouvoir les mesurer pour les combattre.

Je généraliserais les campagnes de testing dans l’emploi et le logement, dans le secteur privé comme dans le public. Et les résultats entraîneraient de véritables plans correctifs lorsqu’une discrimination est constatée. Je renforcerais également les dispositifs de signalement et l’accompagnement des victimes, parce qu’un droit que l’on ne peut pas réellement faire respecter reste théorique.

Mais il faut agir bien avant l’entrée sur le marché du travail. Les discriminations se superposent souvent aux inégalités sociales et territoriales. Lorsque vous grandissez dans un quartier où l’école est plus fragile, les transports moins accessibles, les réseaux professionnels plus éloignés et qu’ensuite votre prénom, votre adresse ou votre origine supposée peuvent devenir un obstacle à l’embauche, les inégalités finissent par s’additionner. C’est précisément ce cumul qu’il faut décomposer.

Et puis il y a quelque chose de plus profond que la politique publique : c’est notre manière de définir l’appartenance à la France.

Je voudrais que nous arrêtions de demander sans cesse à certains Français : « Vous êtes d’où ? », « Vous êtes de quelle origine ? » On peut être français et porter plusieurs histoires, plusieurs cultures, plusieurs langues, plusieurs rives. Cela n’enlève rien à l’appartenance nationale. Après deux, trois ou quatre générations, combien de temps faudra-t-il encore demander à certains Français de justifier qu’ils sont français ?

Nous avons tous un héritage familial et une histoire, mais nous sommes aussi façonnés par le pays dans lequel nous vivons, étudions, travaillons, élevons nos enfants, payons nos impôts et exerçons notre citoyenneté. Et cela suppose aussi que la France accepte de regarder toute son histoire, y compris son histoire coloniale. Non pour enfermer les nouvelles générations dans une culpabilité ou dans une identité héritée, mais pour leur permettre de construire une histoire commune qui ne nie celle de personne.

La question que je voudrais que nous posions beaucoup plus souvent n’est donc plus : « D’où venez-vous ? » mais « Qu’allons-nous construire ensemble ? » Pour moi, c’est cela la citoyenneté.

 

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Quelle expérience récente vous a le plus confrontée aux inégalités sociales en France ? Qu’en avez-vous retenu ?

C’est probablement mon expérience professionnelle au sein d’une collectivité territoriale qui a changé mon regard, parce que j’ai découvert l’envers du décor de l’action publique.

Derrière chaque dossier, chaque consultation, chaque vote de budget, il y a presque toujours quelque chose qui touche directement la vie quotidienne des citoyens : une école, une route, un équipement, un service public, un établissement de santé ou l’aménagement d’un territoire. C’est là que l’on comprend concrètement ce que signifie l’inégalité territoriale.

Deux familles peuvent vivre dans le même pays, payer leurs impôts et avoir les mêmes droits sur le papier, mais leur quotidien peut être profondément différent selon l’endroit où elles vivent : accès aux transports, aux médecins, à une école de qualité, aux équipements sportifs et culturels, au numérique ou simplement à un service public proche de chez elles.

Cette expérience m’a surtout appris que la justice sociale ne se décide pas uniquement dans les grands discours nationaux. Elle se construit aussi dans des décisions administratives qui paraissent parfois minuscules. Où construit-on ? Où investit-on ? Quel territoire attendra encore ? Quel service public maintient-on ? À qui donne-t-on réellement accès à quoi ?

Et je retrouve le même mécanisme concernant les femmes. L’égalité existe dans les textes, mais dans la réalité les trajectoires professionnelles, les responsabilités familiales, les carrières, les salaires ou l’accès aux postes de décision continuent de produire des écarts. C’est probablement cela que je retiens le plus de mon expérience professionnelle, associative et politique : l’égalité juridique est indispensable, mais elle n’est jamais suffisante.

Si j’étais présidente, je demanderais donc que les grandes politiques publiques soient évaluées non seulement en fonction de ce qu’elles coûtent ou de ce qu’elles annoncent, mais aussi de leur impact réel sur les inégalités sociales et territoriales, et entre les femmes et les hommes.

 

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Comment concilier urgence climatique et justice sociale ?

Hella Ben Youssef : En refusant de les opposer. L’écologie qui demande toujours des sacrifices aux mêmes finira par être rejetée. On ne peut pas expliquer à une famille qui compte chaque euro qu’elle doit changer de voiture, rénover son logement ou modifier entièrement son mode de consommation sans lui donner les moyens de le faire.

Si j’étais présidente, je défendrais une écologie du quotidien pour le logement, les transports publics, l’énergie, l’alimentation, la qualité de l’air et l’aménagement du territoire. Mais surtout, je ne voudrais plus que l’écologie soit considérée comme une politique à part, enfermée dans un seul ministère. J’en ferais une politique transversale de l’État. Chaque grande décision publique économique, industrielle, agricole, sociale, éducative, budgétaire ou territoriale devrait intégrer dès sa conception son impact sur le climat, les ressources et l’environnement.

J’en ferais également une véritable politique industrielle. La lutte contre le réchauffement climatique peut être une formidable occasion pour la France et pour l’Europe de produire autrement, d’innover, de créer des emplois et de retrouver une partie de leur souveraineté économique.

La transition écologique ne doit pas être vécue comme une punition par ceux qui ont le moins de moyens, mais comme une amélioration concrète de leur quotidien. La justice climatique et la justice sociale doivent avancer ensemble. Sinon, nous échouerons sur les deux.

 

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Quelle règle du jeu démocratique changeriez-vous en priorité ?

Je voudrais d’abord rétablir une chose devenue extrêmement fragile : la confiance qu’ont les citoyens en la politique. Le problème français, à mes yeux, n’est pas seulement institutionnel, il est aussi politique. Nous avons assisté à une fragmentation progressive du paysage politique, à droite comme à gauche, qui rend de plus en plus difficile la construction de compromis et de majorités capables d’agir.

La pluralité est certes indispensable à la démocratie, mais la démocratie, ce n’est pas seulement représenter toutes les différences, c’est aussi parvenir à les faire travailler ensemble. Lorsque chacun reste dans son camp, que le compromis devient presque un gros mot et que les partis ne parviennent plus à construire des projets collectifs suffisamment larges, on crée de l’impuissance. Et c’est précisément sur ce sentiment d’impuissance que prospèrent les discours populistes et les réponses simplistes.

Nous l’avons vu ces dernières années lorsqu’aucune majorité claire ne se dégage : la tentation peut être de gouverner en utilisant les outils constitutionnels permettant de dépasser le blocage, notamment le 49.3. Ces mécanismes existent dans notre Constitution et ont leur légitimité, mais ils ne peuvent pas devenir un substitut à la recherche permanente du compromis politique.

Si j’étais présidente, je remettrais la délibération au cœur du fonctionnement démocratique. Cela signifie permettre au Parlement de jouer pleinement son rôle de débat, de contrôle et de construction de la loi, y compris lorsqu’aucune majorité évidente ne se dégage. Cela signifie aussi demander aux partis politiques d’assumer leur responsabilité de défendre leurs convictions, bien sûr, mais aussi de savoir dialoguer, négocier et construire ensemble lorsque l’intérêt général l’exige.

Cette question du débat démocratique ne s’arrête plus aujourd’hui aux portes du Parlement. Elle se déroule aussi, et de plus en plus, sur nos écrans. C’est là qu’apparaît un nouveau défi qui fait désormais pleinement partie de l’équation démocratique : le numérique et l’intelligence artificielle.

Les algorithmes structurent déjà une partie de ce que nous voyons, lisons et croyons. Ils peuvent nous informer et nous rapprocher, mais aussi enfermer chacun dans ses certitudes, privilégier l’émotion et la polarisation et transformer le désaccord, pourtant essentiel en démocratie, en confrontation permanente.

L’intelligence artificielle est une formidable révolution, mais croire que la technologie réglera à elle seule nos problèmes politiques, sociaux ou éducatifs serait le dernier mirage du techno-solutionnisme. La démocratie doit rester maîtresse de ses outils. La technologie doit être au service du citoyen et du débat démocratique, jamais l’inverse.

 

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Quel livre, quel film, quelle rencontre ou quel voyage a le plus changé votre regard sur la France ?

Je viens de terminer La Grande Méthode de Louisa Yousfi. C’est un livre qui m’a beaucoup travaillée parce qu’il parle de transmission, d’exil, d’héritage et de ce qui subsiste en nous de plusieurs mondes. Il explore notamment cette frontière entre le visible et l’invisible et l’expérience des générations issues de l’immigration. Cela rejoint une interrogation qui m’accompagne depuis longtemps : comment appartenir à plusieurs histoires sans être sommé d’en effacer une ?

Je crois, au fond de moi, que l’universel ne devrait jamais signifier l’uniformité. Nous pouvons avoir des histoires, des croyances ou des origines différentes et construire pourtant un même destin collectif.

Et puis il y a le diptyque récent d’Antonin Baudry, La Bataille de Gaulle, composé de L’Âge de fer et J’écris ton nom, qui raconte notamment la construction de la France libre et le combat politique et diplomatique pour que la France retrouve sa souveraineté. Ce qui m’a intéressée, ce n’est pas de mythifier un homme, mais la question qui traverse ces films : qu’est-ce qu’un responsable politique est prêt à risquer lorsqu’il considère que quelque chose de plus grand que lui est en jeu ?

Cette histoire rappelle aussi quelque chose d’essentiel : la France ne s’est jamais construite dans l’uniformité. Son histoire s’est écrite avec ses territoires, mais aussi avec des femmes et des hommes venus d’ailleurs, notamment de son ancien empire, dont certains ont combattu pour elle et participé à son destin. Il ne s’agit ni d’idéaliser cette histoire ni d’en effacer les pages difficiles, mais de reconnaître toutes celles et ceux qui en font partie.

C’est peut-être finalement ce que le livre et le film m’inspirent en commun : une nation est assez forte pour regarder toutes les composantes de son histoire sans demander à certains de choisir entre leurs héritages. Ce qui nous rassemble aujourd’hui, c’est la citoyenneté et le destin que nous décidons de construire ensemble.

 

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Vos questions sur la vision politique de Hella Ben Youssef

Quelle mesure propose Hella Ben Youssef contre les discriminations ?

Elle souhaite généraliser les campagnes de testing dans l’emploi et le logement, dans les secteurs privé et public, et prévoit des plans correctifs lorsqu’une discrimination est constatée.

Comment veut-elle concilier écologie et justice sociale ?

Elle défend une « écologie du quotidien » portant notamment sur le logement, les transports publics, l’énergie, l’alimentation et l’aménagement du territoire.

Que propose-t-elle pour renforcer la démocratie ?

Elle souhaite remettre la délibération au cœur du fonctionnement démocratique et donner au Parlement un rôle accru dans le débat, le contrôle et la construction de la loi.

Quelle conception de la citoyenneté défend-elle ?

Elle estime que l’appartenance à la France ne devrait pas conduire certains citoyens à devoir constamment justifier leurs origines ou leur histoire familiale.

Quel rôle attribue-t-elle à l’intelligence artificielle ?

Elle considère que l’intelligence artificielle constitue une transformation majeure, tout en estimant que la technologie ne doit pas se substituer au débat démocratique.

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Fadwa Miadi