Tribune. Ne jamais se croire vaincus quand l’espoir reprend voix !

 Tribune. Ne jamais se croire vaincus quand l’espoir reprend voix !

Scott Eisen / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Les élections américaines peuvent-elles raviver l’espoir démocratique ? Dans cette tribune, Hella Ben Youssef analyse leur portée politique et leur écho auprès d’une jeunesse en quête de perspectives, de justice sociale et de raisons de croire à nouveau en l’engagement collectif.

 

Par Hella Ben Youssef

Ce matin, alors que j’écris ces lignes, une sirène (SAIP) retentit. Celle du premier mercredi du mois, qui rappelle à travers la France que le danger peut surgir et que nous devons rester vigilants. Cette sirène réveille en moi une autre mémoire : celle des luttes, des résistances, des libertés arrachées à l’histoire, parfois au prix du sang, et parfois perdues faute d’avoir été suffisamment défendues. Nous ne portons pas tous cette mémoire de la même manière. Elle dépend de notre âge, de notre histoire, de notre pays de naissance, de nos origines, des combats que nous avons traversés et de ceux que nous ont transmis les générations précédentes. De Tunis à Paris, j’ai appris une chose : rien n’est jamais définitivement acquis. Ni la paix, ni la démocratie, ni les droits des femmes, ni la liberté. Et pourtant, en ce 4 novembre 2026, au milieu des inquiétudes qui traversent notre monde, quelque chose d’autre résonne en moi. L’espoir !

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Aux États-Unis, les élections de mi-mandat viennent de provoquer une vague démocrate d’une ampleur remarquable. Le basculement du Congrès constitue un désaveu politique majeur pour Donald Trump et les républicains. Mais au-delà des résultats électoraux, ce sont les visages, les parcours et les convictions qui émergent de cette séquence politique qui m’interpellent. Des femmes, des jeunes, des personnalités issues de l’immigration, des minorités longtemps sous-représentées dans les lieux de pouvoir. Des femmes et des hommes qui ne demandent plus la permission d’exister politiquement, qui ne cherchent plus à gommer leur histoire pour être acceptés et qui refusent de choisir entre leur identité et leur engagement pour l’intérêt général. Après l’émergence de Zohran Mamdani à New York, la victoire de Keisha Lance Bottoms en Géorgie, première femme noire élue gouverneure d’un État américain, illustre la portée historique de cette transformation.

Ce renouvellement politique nous rappelle une évidence trop souvent oubliée : l’universalisme ne se construit ni dans le déni des différences ni dans leur enfermement, mais dans l’égalité des droits, la dignité et la reconnaissance de notre humanité commune. À celles et ceux qui voudraient nous convaincre que nos sociétés sont condamnées à la radicalisation, au rejet et à la peur, les électeurs viennent opposer une autre possibilité. Non, les citoyens ne sont pas condamnés à devenir des copies conformes, sans convictions, sans identité, sans pensée critique. Non, les discours de haine, même amplifiés quotidiennement par certains médias et les réseaux sociaux, ne représentent pas nécessairement l’avenir de nos sociétés. Et non, la jeunesse n’est pas cette génération indifférente, individualiste et désengagée que l’on décrit si souvent. Encore faut-il lui donner des raisons de croire. Mais gardons-nous d’une illusion : le rejet de l’autoritarisme ne signifie pas automatiquement l’adhésion à la justice sociale.

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La Californie en offre une illustration particulièrement révélatrice. Dans cet État pourtant largement démocrate, une proposition visant à instaurer une taxe exceptionnelle de 5 % sur la fortune des milliardaires, afin de financer principalement les services de santé, rencontre une opposition majoritaire dans les premiers résultats. Cette contradiction mérite réflexion. Nous pouvons défendre les libertés individuelles tout en refusant une redistribution plus équitable des richesses. Nous pouvons rejeter les excès d’un pouvoir sans remettre en question les inégalités économiques qui fragilisent la démocratie. Or, l’espoir démocratique ne survivra pas durablement sans justice sociale.

La démocratie ne peut se limiter au droit de voter. Elle doit aussi garantir la possibilité de vivre dignement. Cela signifie des salaires permettant de vivre de son travail, une fiscalité véritablement progressive, une contribution équitable des grandes fortunes, des services publics accessibles et solides, des politiques de logement, de santé et d’éducation qui ne laissent personne au bord du chemin. Cela signifie également que l’égalité réelle entre les femmes et les hommes passe par l’autonomie économique des femmes et que la jeunesse puisse bénéficier de perspectives concrètes, alors qu’elle est trop souvent confrontée à la précarité, au chômage ou à l’exil contraint. C’est précisément là que notre famille sociale-démocrate doit retrouver toute sa force et toute sa raison d’être : non seulement pour défendre les libertés, mais aussi pour démontrer que la démocratie peut transformer matériellement la vie des citoyens.

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Ce qui se joue aujourd’hui aux États-Unis dépasse largement les frontières du pays. De Tunis à Paris, de Washington au Yémen, de l’Afrique à l’Asie, les contextes politiques diffèrent, les histoires ne se confondent pas, mais les aspirations humaines se rejoignent. Pouvoir vivre dignement, être respecté, travailler, se soigner, apprendre, participer aux décisions collectives et envisager l’avenir sans peur relève d’un droit fondamental. Je pense particulièrement à la jeunesse tunisienne, à celle qui a grandi avec les promesses de la révolution et qui a vu, au fil des années, l’espoir se heurter aux difficultés économiques, aux désillusions politiques et aux reculs démocratiques. Je pense aussi aux jeunes Français qui doutent de la capacité de leurs institutions à répondre à leurs préoccupations, à toutes celles et ceux qui ne se reconnaissent plus dans les discours politiques traditionnels.

Le désengagement n’est pas toujours une absence de conscience politique. Il peut être l’expression d’une profonde déception. C’est pourquoi les nouvelles générations, et particulièrement la génération Z, ne doivent pas être considérées comme de simples réserves électorales à conquérir. Elles doivent devenir des actrices à part entière des transformations démocratiques. Il ne suffit plus de leur promettre un avenir, il faut leur donner les moyens de le construire.

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D’ailleurs, aujourd’hui, cette actualité politique résonne en moi d’une manière profondément personnelle. Il y a quelques semaines, mon fils m’avait confié ses doutes, sa lassitude face à un monde politique dans lequel il peinait à se reconnaître. Lui qui avait toujours eu des convictions et le désir de s’exprimer semblait, pour la première fois, s’interroger sur la portée de sa voix et sur la possibilité d’un avenir meilleur pour sa génération. Et j’imagine qu’il est loin d’être le seul. Combien de jeunes, aujourd’hui, de Tunis à Paris et ailleurs dans le monde, partagent ce sentiment de désillusion face à des responsables politiques parfois si éloignés de leurs réalités, de leurs préoccupations et de leurs aspirations ?

Ce n’est pas une jeunesse qui manque de convictions ou d’engagement, mais une jeunesse qui attend des raisons de croire à nouveau. Une jeunesse qui ne renonce pas nécessairement à la politique, mais qui doute de sa capacité à changer véritablement les choses. Sa déception envers la classe politique était devenue si grande qu’il ne voyait plus l’utilité de participer. Pour une mère engagée depuis tant d’années dans les combats démocratiques, ces mots avaient un poids particulier. Et ce matin, il m’a écrit : « Il y a encore un espoir en ce bas monde. »

Quelques mots seulement, mais quel bouleversement ! J’ai ressenti un bonheur immense, un bonheur qui vient des profondeurs de l’être. Parce que derrière ces mots, j’entendais bien davantage qu’une réaction aux résultats américains. J’entendais une génération qui avait perdu confiance et qui découvrait qu’il était encore possible de changer le cours des choses. Peut-être est-ce là la victoire la plus précieuse : redonner envie de voter, de s’engager, de contester, de débattre et de construire. Redonner à celles et ceux qui doutent la conviction que leur voix compte encore.

Je pense aussi à toutes ces femmes qui combattent, souvent loin des projecteurs, pour leurs droits, leur liberté et leur dignité. À celles qui défendent la démocratie face à la répression. À celles qui luttent contre les violences et les discriminations. À celles qui réclament l’égalité salariale, la reconnaissance de leur travail et leur juste place dans les responsabilités politiques et économiques. Je pense également aux jeunes qui, partout dans le monde, inventent de nouvelles formes de mobilisation et refusent de considérer l’injustice comme une fatalité. Leur engagement nous rappelle que la démocratie n’est pas seulement un héritage à préserver. C’est une construction permanente, qui exige du courage, de la vigilance et une capacité à se renouveler. Les générations ne s’opposent pas nécessairement. Elles peuvent se transmettre leurs expériences, leurs colères et leurs espérances. Notre responsabilité politique est de créer les conditions de cette rencontre.

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Je ne suis pas naïve. Je sais que les forces autoritaires ne disparaissent pas au lendemain d’un scrutin, que les inégalités persistent, que les discours de haine continuent de circuler et que les conquêtes démocratiques restent fragiles. Mais je refuse de considérer le recul comme une fatalité. L’histoire nous enseigne que les grandes avancées naissent parfois lorsque tout semble perdu, lorsque des femmes et des hommes décident collectivement de ne plus accepter l’inacceptable.

Ce matin, une sirène nous rappelait les dangers de l’histoire. À des milliers de kilomètres, les urnes nous rappelaient que les peuples peuvent encore en changer le cours. Et quelques mots de mon fils me rappelaient pourquoi, malgré les déceptions, malgré les épreuves, malgré les combats qui semblent parfois interminables, je continue de croire en l’engagement politique :

« Ne jamais se croire vaincus. Mais ne jamais confondre une victoire électorale avec une victoire définitive. L’espoir renaît dans les urnes. »

C’est par la justice sociale, les libertés, l’égalité et la dignité que l’espoir peut se transformer en avenir.

 

 

La rédaction