Affaire Myriam Sakhri, 13 ans de combat

 Affaire Myriam Sakhri, 13 ans de combat

Hassina Sakhri (C), sister of the French gendarme Myriam Sakhri found dead on 2011, speaks during a protest with friends and relatives to demand a new investigation in front of the courthouse of Lyon, southeastern France, on October 24, 2018. The family of a gendarme who died in 2011 in her apartment of Lyon’s national gendarmerie compund continues to denounce the investigation that concluded to her suicide and demand the opening of a new investigation. (Photo by PHILIPPE DESMAZES / AFP)

Treize ans après la mort de Myriam Sakhri, la famille de la gendarme continue de demander que toute la lumière soit faite sur les circonstances de son décès et sur les alertes qu’elle avait lancées. Une décision attendue le 15 janvier pourrait relancer le dossier.

« Les mesures conservatoires n’ont pas été prises pour éviter tout risque d’ingérence dans cette affaire. Plus généralement, Myriam Sakhri a été présentée comme une possible responsable de son sort, comme si le service dans lequel elle évoluait était exemplaire. Nous savons aujourd’hui que tel n’était pas le cas. Le harcèlement et le racisme sont parfaitement documentés. La chambre de l’instruction doit avoir le courage d’en tirer les conséquences, là où la justice a, pour l’heure, totalement défailli », affirme Vincent Brenghart, l’avocat de la famille, qui estime que les conditions dans lesquelles l’enquête a été conduite dès l’origine posent de lourdes questions.

Pour comprendre pourquoi cette décision est cruciale, il faut revenir sur l’affaire. En septembre 2011, la gendarme Myriam Sakhri est retrouvée morte dans son logement de fonction à Lyon. Elle avait auparavant alerté sa hiérarchie sur des faits de racisme et de harcèlement. Sa famille, qui conteste la thèse du suicide, mène depuis plus de treize ans un combat judiciaire.

Un parcours exemplaire

Cette affaire ressemble à un puzzle dont plusieurs pièces se sont égarées, mais qu’il faut pourtant tenter de reconstituer pour éclairer les zones d’ombre. Le 24 septembre 2011, Myriam Sakhri, gendarme affectée dans une caserne lyonnaise, est retrouvée gisant sur son canapé dans son logement de fonction. Une balle de 9 mm dans le foie. Son arme de service repose à ses pieds. Elle a 32 ans. Sur la table devant elle, un mot manuscrit comporte une insulte visant l’un de ses chefs. Avant le drame, la jeune femme se plaignait de harcèlement et de racisme sur son lieu de travail.

Six mois après sa mort, l’enquête confiée à l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) conclut à un suicide pour raisons personnelles. Cette version, sa famille n’y a jamais cru. Elle se heurte à l’image qu’ils ont de Myriam.

Engagée dans la gendarmerie depuis sept ans au moment de sa mort, la trentenaire est décrite par ses proches comme profondément attachée à son métier. Elle est régulièrement félicitée pour la qualité de ses interventions, notamment lors de son précédent poste à Neuville-sur-Saône. Pompier volontaire dès l’adolescence, elle combat, à 16 ans, les feux de forêt dans le sud de la France. Peu avant son décès, elle vient de réussir le concours d’officier de police judiciaire et entame sa formation, ouvrant la perspective d’une nouvelle vie professionnelle.

Ce parcours sans accroc s’interrompt brutalement après sa mutation à Lyon en 2010, à la suite d’une blessure au genou. À la caserne Delfosse, où elle est affectée aux centrales téléphoniques chargées de recevoir les appels d’urgence, elle commence, selon sa famille, à rencontrer des difficultés croissantes sur son lieu de travail.

Avant #MeToo, sa parole ignorée

Quatre mois avant sa mort, Myriam adresse un courrier à sa hiérarchie dans lequel elle dénonce des propos racistes. « Elle nous parlait de ce qu’elle endurait au sein de la caserne. Les termes comme bougnoule, boukak et youpin étaient récurrents », confie sa sœur cadette, Nadhira. À cette période, Myriam fait partie de l’équipe qui répond aux personnes en détresse qui composent le 17. « Elle s’est aperçue que trois de ses collègues raccrochaient au nez des usagers quand ils ne comprenaient pas leur accent, en leur disant : “rappelle quand tu sauras parler français”. »

Pour ses proches, cette prise de parole marque un point de bascule. « Elle est à son tour devenue elle-même la cible de ceux qui proféraient des insultes racistes parce qu’elle a refusé de se taire. En brisant la loi du silence, elle est devenue la bête noire. » Ces alertes s’inscrivent dans un contexte antérieur au mouvement #MeToo, qui modifie profondément, à partir de 2017, la manière dont la parole des victimes de harcèlement est reçue et évaluée.

Quelques semaines après l’envoi de ce courrier, l’un de ses supérieurs hiérarchiques dépose plainte contre elle pour consultation irrégulière de fichiers de gendarmerie à des fins personnelles. Lorsque l’IGGN l’interroge à ce propos, Myriam signale les faits de racisme et de harcèlement à son encontre. Ses collègues sont auditionnés dans la foulée, mais aucun ne confirme ses accusations.

Depuis sa mort, des témoignages corroborant ses accusations, dont certains anonymes, émergent. L’un de ses confrères, interrogé par le réalisateur et journaliste d’investigation Xavier Deleu dans un documentaire consacré à l’affaire en 2012, décrit une « ambiance délétère » au sein de l’unité. « Quand on insulte quelqu’un de “sale Algérien” ou qu’on lui dit de “retourner dans son pays”, alors qu’on est gendarme, on franchit une ligne », confie-t-il, estimant que Myriam est victime de harcèlement moral et de discrimination raciale.

Ce même documentaire donne également la parole à une gendarme d’origine marocaine ayant servi dans cette caserne avant l’arrivée de Myriam. Elle explique avoir préféré démissionner pour échapper à un climat qu’elle juge malsain, au sein d’une unité où un suicide est par ailleurs déploré en janvier 2021.

Harcèlement et homicide involontaire

Malgré les poursuites engagées à son encontre, Myriam aurait confié à l’une de ses sœurs, dans les heures précédant sa mort, qu’elle n’entendait pas démissionner. « Elle est déterminée à se battre. Elle a contacté un avocat et une association de défense des droits des militaires. »

Depuis le classement sans suite de l’affaire, la famille multiplie les démarches pour obtenir la reprise des investigations, menant une analyse minutieuse du dossier et une enquête parallèle avec l’aide d’une amie juriste. Selon cette dernière, plusieurs éléments interrogent et justifient la poursuite des investigations. Elle affirme avoir obtenu plusieurs attestations à rebours des conclusions judiciaires précédentes.

En novembre 2020, trois des sœurs de Myriam déposent une nouvelle demande d’ouverture d’information judiciaire. En janvier 2021, dix ans après la mort de la jeune gendarme, le parquet de Lyon décide de rouvrir une information judiciaire pour harcèlement et homicide involontaire.

Comme le souligne l’avocat de la famille, la justice a, pour l’heure, « totalement défailli ». La décision du 15 janvier doit permettre de savoir si, cette fois, les faits de harcèlement et de racisme sont pris en compte à leur juste mesure et si de nouvelles pistes sont explorées.

 

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