Baya, Chaïbia Talal, Kam Kngwarrey : pourquoi leurs œuvres valent une fortune ?

 Baya, Chaïbia Talal, Kam Kngwarrey : pourquoi leurs œuvres valent une fortune ?

Une visiteuse admire une œuvre de l’artiste aborigène australienne Emily Kame Kngwarreye lors de l’ouverture de son exposition au National Art Center de Tokyo, le 27 mai 2008. © Ken Shimizu / AFP

Longtemps cantonnée aux catégories d’« art naïf », d’« art brut » ou d’« art ethnographique », l’artiste algérienne Baya est aujourd’hui l’une des figures les plus recherchées du marché de l’art. Comme Chaïbia Talal et Emily Kam Kngwarrey, son ascension raconte une réécriture de l’histoire de l’art et un changement de regard sur les femmes artistes issues des anciennes colonies.

En bref

  • Baya est aujourd’hui l’une des artistes les plus recherchées du marché de l’art.
  • Comme Chaïbia Talal et Emily Kam Kngwarrey, elle bénéficie d’une relecture de son œuvre.
  • Les catégories d’« art naïf » ou d’« art ethnographique » sont progressivement remises en question.
  • Les grandes institutions et le marché de l’art contribuent à cette reconnaissance.
  • Cette évolution reflète aussi un changement de regard sur les femmes artistes issues des anciennes colonies.

Expositions internationales, relecture critique, envolée des enchères : leur ascension posthume raconte une réécriture de l’histoire de l’art. Elle traduit aussi un changement de regard sur les femmes et les artistes issus des anciennes colonies.

Emily Kam Kngwarrey, une ascension fulgurante

Des tons violets et roses qui évoquent les Nymphéas de Monet. Peut-être. Pourtant, il y a fort à parier qu’Emily Kam Kngwarrey n’a jamais vu un tableau du maître impressionniste. Elle n’a sans doute jamais entendu parler de lui.

Emily Kam  Kngwarrey n’a jamais quitté le désert d’Utopia, au cœur du Territoire du Nord australien. Elle commence à peindre à plus de 70 ans. En huit ans seulement, elle réalise plus de 3 000 œuvres. Près d’une par jour. Elles feront d’elle l’une des grandes figures artistiques du XXe siècle.

C’est devant l’une de ces toiles flamboyantes, accrochée à la Fondation Opale, en Suisse, que la comparaison s’impose. Jusqu’au 8 novembre, l’institution lui consacre la plus importante rétrospective européenne jamais organisée autour de son œuvre. Plus de 80 tableaux et batiks y sont réunis grâce aux prêts de vingt-cinq collectionneurs.

tableau d'Emily Kame Emily Kam Kngwarray
Emily Kam Kngwarray (c.1914-1996) Mon Pays II / My Country II, 1992 Acrylique sur toile / Acrylic on canvas Collection Bérengère Primat, Courtesy Fondation Opale
Emily Kam Kngwarray
© Emily Kam Kngwarray/Copyright Agency/2026, ProLitteris, Zurich Photo : Vincent Girier Dufournier

Enfermée dans « l’art primitif »

Née sur une terre colonisée, Emily Kam Kngwarrey voit longtemps l’Occident ranger son travail dans les catégories de l’« art primitif » ou de l’« art ethnographique ». Pendant des décennies, critiques et institutions considèrent davantage son œuvre comme un témoignage culturel que comme une création artistique à part entière. En 1997, la Biennale de Venise la choisit, à titre posthume, pour représenter l’Australie. Elle devient la première artiste aborigène à recevoir cet honneur.

Ses toiles rejoignent alors les plus grandes collections. Elles sont exposées à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, à la Gagosian de New York ou encore à la Tate Modern de Londres.

Les enchères suivent la même trajectoire. Ses œuvres de format moyen se négocient aujourd’hui entre 10 000 et 50 000 euros. Les grands formats des années 1990 atteignent plusieurs centaines de milliers d’euros, voire plus d’un million pour les plus emblématiques.

Ce qui frappe dans ce destin tardif et fulgurant, c’est que son œuvre s’inscrit pleinement dans l’histoire de l’art moderne et contemporain, bien au-delà du seul champ de l’art aborigène.

Baya, Chaïbia Talal et la fin du regard colonial

Son histoire n’est pas isolée. Deux autres femmes nées à des milliers de kilomètres ont également longtemps été admirées sans être pleinement reconnues. Les parcours de Baya et de Chaïbia Talal racontent la même réhabilitation.

« Ces trois artistes découlent d’une histoire et d’une situation coloniale – algérienne, marocaine ou australienne – qui a relégué les femmes artistes, et parfois aussi les hommes, dans les catégories de l’art naïf, de l’art brut, du folklorique ou de l’autodidacte », analyse Morad Moatazami, directeur de Zaman Books and Curating et directeur artistique de la prochaine Biennale de Dakar.

Pour l’historien de l’art, ces catégories disent moins quelque chose de leurs œuvres que du regard porté sur elles. Elles sont les manifestations d’un système colonial et patriarcal qui a longtemps réduit ces femmes au rang de curiosités.

« Même quand elles étaient célébrées, comme Baya à la galerie Maeght avec un texte d’André Breton ou la couverture de Vogue, elle était décrite comme une sorte de sorcière, une bizarrerie, une curiosité. »

Aujourd’hui, ce regard évolue.

« Le monde dans lequel nous vivons est de plus en plus décolonisé et féminisé dans ses structures professionnelles. De plus en plus de femmes deviennent commissaires d’exposition, directrices de musées ou occupent des postes de décision. Cela transforme notre manière de raconter l’histoire de l’art », poursuit-il.

Le marché de l’art redécouvre trois artistes majeures

Cette relecture se reflète aussi dans le marché de l’art.

Les gouaches de Baya sont désormais présentes dans les collections des plus grandes institutions internationales, dont la Tate Modern. Elles s’échangent généralement entre 5 000 et 30 000 euros. Les œuvres majeures dépassent parfois les 100 000 euros, faisant d’elle une figure incontournable.

Chaïbia Talal incarne elle aussi cette réhabilitation.

Si Jacques Chirac admirait déjà ses toiles dans les années 1980, la peintre marocaine est aujourd’hui relue autrement. Ses toiles se négocient généralement entre 10 000 et 50 000 euros, tandis que certaines œuvres majeures dépassent les 200 000 euros.

Mais au-delà des enchères, leur valeur traduit surtout un changement de regard.

Son œuvre, longtemps associée à l’art naïf, apparaît désormais comme une peinture profondément libre. Ses toiles déroulent « la vérité de la vie rurale, la résistance des femmes » et des imaginaires longtemps ignorés.

Pour Morad Moatazami, ce qui relie ces artistes dépasse largement leur parcours personnel.

« Elles ont toutes en commun de porter un profond héritage narratif et mythologique. Très souvent, on n’a pas voulu lire les histoires qui sont là — souvent des histoires de femmes, mais pas seulement — et qui relèvent d’un savoir local. »

À ses yeux, l’œuvre de Baya en est un exemple frappant.

« La Kabylie, c’est tout son univers : l’univers écologique, mythologique et vestimentaire des femmes kabyles avec lesquelles elle a grandi. Or la Kabylie est aussi un foyer de résistance à la colonisation. On n’a jamais voulu regarder son œuvre de cette manière-là. »

Décoloniser le regard sur les femmes artistes

Ce regard renouvelé est aussi celui que défend Sonia Recasens, critique d’art et commissaire d’exposition. En 2025, elle présente une toile de Chaïbia, Femmes au Balcon, dans l’exposition Aïta : fragments poétiques d’une scène marocaine au Frac Méca.

« Dans mes projets curatoriaux, il est toujours important pour moi de remettre au centre les récits marginalisés », explique-t-elle.

Ce qui la touche chez Chaïbia n’est pas seulement son parcours, mais la puissance même de sa peinture.

« J’aime ses couleurs, la façon dont elle peint presque exclusivement des corps de femmes qui habitent la toile jusqu’à la saturer. J’aime sa liberté. Son œuvre, à mes yeux, n’entre dans aucune case. Elle parle des femmes, du matrimoine, de leur joie de vivre, de leur résilience. »

Une liberté qui explique, selon elle, pourquoi Chaïbia continue de résonner aujourd’hui.

Sa reconnaissance internationale doit beaucoup à la collectionneuse brésilienne Cérès Franco, disparue en 2020.

À Montolieu, dans l’Aude, une ancienne coopérative viticole transformée en musée abrite désormais sa collection. C’est là que Chaïbia côtoie Georges Braque et Sonia Delaunay, comme une évidence.

Cette mise en regard dit, mieux que n’importe quel discours, la place qui est désormais la sienne dans l’histoire de l’art.

« Au-delà d’un phénomène de marché ou de mode, c’est une tendance de fond qui nous invite à relire l’histoire de l’art, à décoloniser les regards et les récits pour redonner leur place à des artistes longtemps marginalisées », estime Sonia Recasens.

Pour autant, Baya, Chaïbia Talal et Emily Kam Kngwarrey n’ont pas changé.

Ce qui a changé, c’est la manière de les regarder. Longtemps classées à la marge d’une histoire de l’art écrite sans elles, elles y occupent désormais toute la place qu’elles méritent.

Vos questions sur Baya

Pourquoi les œuvres de Baya valent-elles aujourd’hui plus cher ?

La reconnaissance internationale de son œuvre, les grandes expositions et l’intérêt croissant des collectionneurs ont fortement augmenté sa cote sur le marché de l’art.

Quel lien existe entre Baya, Chaïbia Talal et Emily Kam Kngwarrey ?

Le monde de l’art a longtemps rangé Baya, Chaïbia Talal et Emily Kam Kngwarrey parmi les artistes dits d’« art naïf », d’« art brut » ou d’« art ethnographique ». Aujourd’hui, il les reconnaît comme des figures majeures de l’art moderne et contemporain.

Pourquoi parle-t-on d’une relecture de leur œuvre ?

Les historiens de l’art et les commissaires d’exposition replacent désormais leurs créations dans l’histoire de l’art, au-delà des lectures héritées du contexte colonial.

Où peut-on voir les œuvres de Baya ?

Les plus grandes institutions internationales accueillent désormais les œuvres de Baya. La Tate Modern les présentera prochainement et de nombreuses expositions consacrées à l’art moderne et contemporain mettent régulièrement son travail en lumière.

 

Yassir Guelzim

Yassir GUELZIM

Journaliste, auteur et réalisateur, Yassir Guelzim évolue depuis plus de vingt-cinq ans entre presse écrite, radio, télévision et documentaire. La constante de son parcours : décrypter les dynamiques politiques, les sociétés en mouvement et les fractures du monde contemporain.Collaborateur du courrier de l'atlas depuis 2017, il a également travaillé en tant que journaliste à LCI pendant près de quinze ans mais aussi France 3, RMC Moyen-Orient–RFI, France Inter et France Culture, couvrant notamment les élections marocaines de 2002 et de nombreux enjeux liés au monde arabe et à l’espace méditerranéen.Son travail s’est progressivement étendu à l’écriture et à la réalisation documentaire. Co-auteur et co-réalisateur de L’Archipel des Français Libres (France 5, 2021), il explore les mémoires maritimes et les trajectoires méconnues de l’histoire française. L’ouvrage tiré du film reçoit une mention du jury du Prix Étienne Taillemite en 2023. En 2024, il signe également La Prohibition Américaine, une aubaine française, diffusé sur France 5 dont un ouvrage aux éditions Mon Autre France sortira en octobre 2026.Fondateur de la société Mediterranean Press TV News Production, qu’il dirige pendant dix ans, il produit des reportages et documentaires diffusés sur Arte, France 24, Al Jazeera ou Sky News Arabic.Diplômé du département de Sciences Politiques de Paris La Sorbonne et de l'Université de sciences économiques de Montpellier I, Yassir Guelzim conjugue regard analytique, rapport économique et exigence narrative. Spécialisé sur l'économie, il peut aussi traiter de questions politiques, géopolitiques ou sociétales. Ses articles et interviews interrogent les rapports de pouvoir, les identités politiques et les mutations géopolitiques, avec une attention particulière portée sur le Maroc, l'Afrique, le Proche-Orient et les sociétés méditerranéennes.