Macron-Chahed à New York : une poignée de main qui ravive les soupçons d’ingérence en Tunisie

 Macron-Chahed à New York : une poignée de main qui ravive les soupçons d’ingérence en Tunisie

Les images sont celles d’une chaleureuse poignée de main et quelques secondes d’échange cordial, diffusées sur France 24 puis relayée par les réseaux sociaux. La rencontre fortuite entre Emmanuel Macron et Youssef Chahed, dans les couloirs du Harvard Club en marge de la 81ème session de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, a suffi à déclencher une vive polémique ces dernières 24 heures en Tunisie.

 

L’ancien chef du gouvernement tunisien, installé en France depuis plusieurs années et aujourd’hui poursuivi ou condamné dans plusieurs dossiers judiciaires tunisiens, est apparu souriant échangeant quelques paroles de courtoisie avec le président français visiblement surpris de le croiser. La séquence, diffusée dans un reportage de la TV du service public français France 24 sans rapport particulier avec la Tunisie, a rapidement suscité des commentaires indignés dans une partie de la classe politique et médiatique tunisienne. C’est qu’elle intervient dans un contexte particulièrement sensible, alors que le président Kaïs Saïed revendique depuis 2021 une ligne souverainiste et dénonce régulièrement les ingérences étrangères, notamment françaises, dans les affaires tunisiennes.

 

Une image banale devenue un sujet politique ?

Sur les images, Youssef Chahed est introduit auprès d’Emmanuel Macron par Olivier Poivre d’Arvor, ancien ambassadeur de France à Tunis, où il a exercé pendant plus de quatre ans avant de quitter son poste en 2020. Le diplomate, aujourd’hui ambassadeur chargé des Pôles et des enjeux maritimes, entretient depuis longtemps une forte visibilité dans les milieux politiques et culturels tunisiens.

Rien dans la séquence elle-même ne permet toutefois d’établir l’existence d’un échange politique particulier ou d’une intervention française en faveur de l’ancien chef du gouvernement. La poignée de main peut parfaitement relever des usages ordinaires d’une rencontre diplomatique ou mondaine. La présence de Poivre d’Arvor n’est, elle non plus, pas nécessairement porteuse d’une signification politique particulière.

Mais l’image intervient dans un environnement tunisien où la relation avec Paris est devenue ostensiblement chargée. Le geste est ainsi immédiatement interprété par certains comme une marque de proximité entre le président français et une personnalité désormais en conflit avec l’actuel pouvoir tunisien.

L’analyste politique Riadh Sidaoui est allé jusqu’à appeler ouvertement au rappel de l’ambassadeur tunisien à Paris. Il écrit ainsi : « Youssef Chahed est condamné à 35 ans de prison en Tunisie… et il enlace Macron à New York, tandis que France 24 diffuse la vidéo », avant de réclamer « une note de protestation très ferme » contre la France.

 

Le chiffre de 35 ans avancé par Sidaoui est toutefois juridiquement inexact concernant Chahed. Dans l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État 2 », plusieurs accusés en fuite ont bien été condamnés par contumace à 35 ans. Mais le dossier de Youssef Chahed avait été retiré après son pourvoi en cassation et aucune condamnation définitive n’a été prononcée contre lui à ce jour dans cette procédure.

 

Des dossiers judiciaires qui alimentent la polémique

L’ancien chef du gouvernement n’en demeure pas moins confronté à plusieurs procédures judiciaires en Tunisie. Le 2 mars 2026, la chambre spécialisée dans les affaires de corruption financière du tribunal de première instance de Tunis l’a condamné par contumace à six ans de prison, avec exécution immédiate, dans le dossier relatif à la levée du gel des avoirs de l’homme d’affaires Marouane Mabrouk auprès de l’Union européenne. Plusieurs anciens ministres ont également été condamnés dans cette affaire.

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À cette actualité judiciaire s’ajoute une vieille séquence encore vivace dans l’opinion publique en Tunisie : les enregistrements audio fuités, diffusés en avril 2021, et attribués à l’avocate et chroniqueuse alors proche des cercles du pouvoir, Maya Ksouri. Ceux-ci évoquaient des aveux de contacts avec Olivier Poivre d’Arvor et des discussions autour de personnalités susceptibles d’accéder à la primature de la Kasbah. À l’époque, certains avaient interprété ces éléments comme la manifestation claire d’une influence française dans les choix politiques tunisiens.

C’est précisément cette mémoire qui donne aujourd’hui à une scène en apparence anodine une résonance disproportionnée. La diffusion de la séquence par France 24, « chaîne du Quai d’Orsay », nourrit déjà les lectures les plus spéculatives sur les réseaux sociaux, certains y voyant un « message subliminal », « initié par les services français ». Entre une simple scène de courtoisie diplomatique et les interprétations d’une prétendue stratégie d’ingérence ou de relève, les faits établis restent pourtant limités, le reste relevant pour l’heure davantage du récit politique sensationnaliste que de faits démontrés.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie