Le Léviathan libéral

 Le Léviathan libéral

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La crise du coronavirus n’interpelle pas seulement les sociétés et les populations, elle invite aussi les Etats à intervenir davantage pour assister les populations. Même les Etats libéraux sont frappés par l’extension de la sphère d’intervention des Etats.


Pandémie oblige, l’Etat est de retour malgré la mondialisation. Il l’est non seulement dans les pays déjà étatisés ou sur-étatisés (Chine, Russie, Afrique, pays arabes), mais également dans les pays libéraux, traditionnellement réfractaires à l’Etat-providence, et dont la légitimité repose même sur l’antiétatisme (Etats-Unis, Canada, Europe). Friedrich Hayek, un des plus grands penseurs libéraux du XXe siècle, plaçait lui-même dans le dernier volume de son livre de base, Droit, législation et liberté, la protection des épidémies, comme de la violence ou des forces naturelles, dans la catégorie des « biens publics ou collectifs », nécessitant l’intervention de l’Etat (vol.3, L’ordre politique d’un peuple libre, 1983, coll. Quadrige, p.52).


En temps de crise, guerre ou pandémie, la rhétorique antiétatique risque de traduire une rhétorique antipolitique. La menace pesant sur les citoyens ne connait pas de couleur politique, ni d’idéologie, ni de régime politique, ni de localisation géographique. Un Etat désétatisé en temps normal glisse vers le sur-étatisme en cas de crise. Il est appelé même par ses citoyens désemparés et impuissants à l’être. L’angoisse des populations rencontre miraculeusement la réalité de l’essence politique : résoudre les conflits, alimenter la population en ressources, guérir les malades, assurer la communication avec la société pour mieux connaître ses besoins et lui faire comprendre les nécessités de l’heure. La crise du coronavirus n’est pas seulement une crise de santé publique, mais fait surgir les liens de solidarité naturelle des populations, enfouis en temps normal dans les pesanteurs de la quotidienneté. « Toute forme nouvelle que prend l’inhumain réveille en l’homme une irrépressible fraternité », disait péremptoirement André Malraux dans L’espoir. Les hommes se découvrent soudainement solidaires, l’Etat aussi, forcé et contraint, de par ses responsabilités. Il s’agit de sauver des vies, comme en temps de disette ou de guerre. Les Etats exercent partout, en ce temps pandémique, des pouvoirs exceptionnels, y compris les Etats libéraux (au sens compréhensif du terme), traditionnellement pas ou peu dirigistes.


Aux Etats-Unis, Trump s’octroie des pouvoirs exceptionnels. Lorsqu'on lui a demandé quelle autorité il avait pour rouvrir l'économie, il a répondu: « J'ai l'autorité ultime », en ajoutant : « Quand quelqu'un est président des États-Unis, l'autorité est totale. Et c'est comme ça que ça doit être. . . . L'autorité du président des États-Unis concernant le sujet (pandémie) dont nous parlons est totale. Trump a encore affirmé que son autorité est supérieure à celles du Congrès et du pouvoir judiciaire, malgré les freins et contrepoids de la Constitution. Propos loin d’être ordinaires dans un pays libéral dont la Constitution a institué le check and balance. Les gouverneurs aussi sont mis à contribution dans leurs Etats. La presse américaine parle de 850 milliards de dollars prévus dans le plan d’aide fédéral américain, pouvant aller jusqu’à 1000 milliards, même si Trump, en bon conservateur n’est pas prêt à payer la facture. L’Etat fédéral américain a déjà décidé, et au-delà de ses interventions de type sanitaire, éducatives et sociales, de renflouer les compagnies aériennes des Etats-Unis à hauteur de 50 milliards de dollars (45,5 milliards d’euros), la moitié sous forme de subventions destinées à payer les salariés, la seconde sous forme de prêts.


En France, Macron, jusque-là consensuel et prudent, dans les mesures précises, a laissé glisser, dans sa dernière allocution du 13 avril, une phrase passée inaperçue : « Dans les prochaines semaines, avec toutes les composantes de notre nation, je tâcherai de dessiner le chemin ». Une phrase anodine en apparence, mais qui dénote, semble-t-il, d’un tournant dans la stratégie présidentielle. Le président Macron, qui est déjà partout, semble décidé à passer aux travaux pratiques de type interventionniste. L’Etat s’est engagé à verser 45 milliards d’euros, au minimum, pour secourir l’économie en danger. On parle même de nationalisations. Les anti-interventionnistes sont muets, les libéraux ne semblent pas inquiétés outre mesure par la menace léviathanesque, muselés par le confinement physique et intellectuel. L’Etat est déjà partout, par la réglementation, par les fonds versés, par l’imperium.


Au Canada, l’intervention pour soutenir les travailleurs et les PME est colossale et exceptionnelle. La décision de soutenir le pays en versant plus de 200 milliards de dollars, est quelque chose d’inédit dans ce pays. Peu de gens sont livrés à eux-mêmes dans cette crise à la fois économique et sanitaire. Il faut reconnaître que le gouvernement Trudeau est réceptif aux propositions et aux inquiétudes des travailleurs, des entrepreneurs et des PME.


Le Royaume-Uni, déjà en souffrance dans cette phase de post-brexit, a lui aussi sorti l’artillerie lourde pour aider l’économie à traverser la tempête du coronavirus, les entreprises et l’emploi, avec un soutien budgétaire de 30 milliards de livres et une baisse conséquente des taux de la Banque d’Angleterre. 7 milliards seront consacrés aux travailleurs indépendants et les PME, les plus menacés, 5 milliards pour le système de santé, qui s’ajoutent aux 18 milliards consacrés par d’autres mesures pour soutenir une économie en difficulté. Et c’est le cas des autres pays européens, libéraux ou sociaux-démocrates. Dans tous ces pays, l’Etat s’est approprié la gestion du secteur de la santé, et des autres secteurs sociaux, outre la fermeture des établissements et des autorisations de déplacement.


La conjoncture interventionniste des Etats libéraux n’est pas nouvelle, elle est devenue récurrente ces dernières décennies. Quelques mois avant la crise des subprimes en 2008 et 2009, les grandes banques du monde ne voulaient pas que l’Etat se mêle de leurs affaires. Mais quand le marché interbancaire s’est effondré, ils l’ont appelé aussitôt à leur secours. De fait, tous les États du monde ont aidé leurs banques et leurs entreprises. Les élites et les institutions mondialisées ne se sont pas trompées d’adresse, et la solidarité nationale a retrouvé tout son élan. De même, le 11 septembre, l’Etat américain, à la fois Etat gendarme et Gendarme du monde, s’est résolu à intervenir en masse pour des raisons sécuritaires et à gouverner à la place des particuliers et des entreprises, en violant au passage quelques libertés fondamentales. Il faut dire que depuis quelques années, on a vu monter en puissance le grondement des peuples insatisfaits, demandant partout à leurs gouvernants une protection protéiforme, une répartition équitable des richesses, une lutte contre la corruption et la préservation de l’environnement. La crise des subprimes y a aussi contribué.


Peut-être que les défis du coronavirus feront accélérer l’histoire, et pousseront les Etats à restreindre les effets de la mondialisation, vers une altermondialisation plus solidaire et moins désordonnée. Le printemps arabe de la première et dernière vague, Brexit, les gilets jaunes étaient, entre autres, des indices annonciateurs d’une métamorphose mondiale, ardemment souhaitée par les peuples. Dans ce sens, la crise du coronavirus nous rappelle vivement les excès du désengagement opéré par les États ces dernières années. La gouvernance libérale du monde ne libère pas tout le monde, mais seulement les peuples les plus nantis. Le libéralisme peut mieux faire. On attend de lui qu’il se soucie davantage du social, de solidarité, des marginaux, même si ce n’est pas franchement inscrit dans ses sources philosophiques.Se proclamer libéralisme démocratique pour se démarquer du libéralisme conservateur ne suffit plus. Les temps exigent de lui le franchissement d’un pas supplémentaire, plus social. Le libéralisme social a été pensé d’ailleurs depuis la première moitié du XXe siècle par des libéraux allemands et italiens.Les Etats ont trop fait confiance aux fantasmes de la société civile pour colmater les brèches de leurs actions régaliennes. La société civile n’a pas les moyens d’intervenir dans des secteurs stratégiques et gigantesques, comme la santé, l’éducation, la sécurité sociale, les transports.


Tant que la prospérité inondait les pays libéraux, on avait peu conscience des bienfaits que pouvait apporter l’Etat aux faibles, taxés d’être des  « assistés », même en état de détresse. On oublie que l’Etat est appelé normalement, comme l’a souligné Eric Weil, à concilier l’efficacité et la justice. Le libéralisme, du moins tel qu’il est conçu dans certains Etats, ne tient pas compte des démunis dans son contrat politique, appelé à être actualisé. Il préfère toujours la croissance économique à la croissance humaine. La création de richesse n’est pas le bannissement de la pauvreté, et la liberté n’est pas la valeur la mieux équitablement partagée. L’intervention de l’Etat n’est pas incompatible avec la liberté des individus, elle est son extension à tous. La grandeur actuelle de la France a été redevable d’abord à l’Etat depuis Napoléon, ne l’oublions pas. Fondamentalement, si la liberté n’existe pas pour tous, le libéralisme est conduit à renier ses postulats par lui-même.


Seulement, il y a un risque dans la pratique de l’Etat Léviathan chez les libéraux. Il nous est indiqué par l’histoire. Le renforcement de l’interventionnisme étatique en période de crise a des chances de maintenir dans l’après-crise la nouvelle puissance acquise par l’Etat. L’Etat lâche difficilement son territoire glané à la sueur de son front dans les périodes obscures et agitées. Mis à part peut-être les Etats-Unis.

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