Iran / Israël – États-Unis : la guerre en dix questions

Vue satellitaire du détroit d’Ormuz, passage stratégique reliant le golfe Persique au golfe d’Oman, par lequel transite une part majeure du pétrole mondial.
De l’assassinat du guide suprême au spectre d’une crise énergétique mondiale, la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran révèle ses impasses. Dix clés pour comprendre une guerre où chaque erreur nourrit l’escalade.
Les ratés majeurs
Quelles sont les plus grosses erreurs commises par Trump et Netanyahou ? En réalité, les deux compères ont accumulé une série d’erreurs fatales en décidant d’attaquer l’Iran.
1 – Première erreur : assassiner le guide suprême
En décidant de cibler Khamenei et un groupe de responsables iraniens, Trump a non seulement franchi le Rubicon du droit international en agissant comme le chef d’une mafia, mais il a donné au vieillard perclus de pathologies diverses l’occasion de devenir « le martyr » par excellence. Résultat : en tuant le « pape » des chiites, les deux complices se sont mis à dos les 250 millions de chiites qui ne pensent désormais qu’à la vengeance.
2 – Seconde erreur de diagnostic : inciter les Iraniens à se soulever
En s’adressant directement aux Iraniens, leur demandant de se soulever contre le régime au moment où ses avions bombardaient les écoles et les rues de Téhéran, Netanyahou a donné une chance inespérée au régime de redorer son image devant sa population malgré une situation économique déplorable et la corruption qui prévaut à la tête de l’appareil d’État.
3 – Troisième erreur : ignorer la culture et la mentalité uniques de l’Iran
Croire que la dictature à Téhéran ressemble à toutes les dictatures de par le monde, c’est faire preuve d’une méconnaissance totale de ce pays de 90 millions d’habitants et dont le territoire rassemble près de la moitié de l’Europe.
Les élites de ce pays, et notamment le clergé, ne croient pas en l’universalisme : tout ce qui vient de l’Occident — son mode de vie, son style de vie, sa pensée, sa culture, sa philosophie — est abhorré. Tous les concepts phares de l’Occident sont étrangers à la mentalité chiite et, bien que les aspirations d’une partie de la jeunesse iranienne soient somme toute les mêmes que partout ailleurs, les représentations, les imaginaires culturels et politiques sont tout autres dans cette société.
Malgré toutes les projections des pseudo-spécialistes, il s’agit là d’une nation bien autre, un mystère qui échappe à toute catégorisation mentale. L’Iran est le berceau de la civilisation perse : il s’agit d’un monde multiculturel différent dont nous sommes contraints d’accepter l’existence.
Les enjeux explosifs
4- Blocage du détroit d’Ormuz
La porte d’entrée sur le golfe Persique est-elle complètement fermée ? Non, contrairement à ce que racontent les médias américano-sionistes, l’Iran n’a pas piégé la mer avec des mines sous-marines pour une raison très simple : le pays continue d’utiliser le détroit pour exporter en catimini son pétrole vers des pays asiatiques, et à leur tête la Chine, en ayant recours à de vieux rafiots battant pavillon du Liberia ou d’autres pays neutres.
Plusieurs données de Lloyd’s List Intelligence confirment le passage de six navires. De nombreux navires chinois auraient pu être autorisés à franchir le détroit et on évoque ainsi une quantité d’au moins 11,7 millions de barils de pétrole brut depuis le 28 février, qui ont profité à Pékin. L’Iran est déterminé à maintenir sa stratégie d’usure pour rendre le coût de la guerre illégale lancée par les États-Unis et Israël insupportable pour les pays concernés, mais aussi pour l’Europe.
« Le blocage du détroit d’Ormuz doit certainement continuer à être utilisé comme levier contre l’ennemi », a martelé Mojtaba Khamenei dans son premier message depuis son élection au rang de guide suprême de la révolution islamique. Quitte à envoyer des tirs de missiles et des attaques de drones contre les tankers et les méthaniers qui se risqueraient à franchir le passage.
Si l’entrave à la libre circulation du commerce international est bien une violation du droit international, l’escalade promue par Trump, puis juste après par Emmanuel Macron, signifierait de fait que les quelques navires des puissances occidentales qui iront dans cette zone, même sous escorte militaire, seront à portée des tirs iraniens. De toutes les façons, l’hypothèse d’escortes militaires des pétroliers, relayée notamment par le ministre états-unien de l’Énergie, Chris Wright, a été vite abandonnée en raison du niet des compagnies d’assurances chargées de la protection des compagnies maritimes, en raison du risque élevé d’attaques.
5- Qu’en est-il de l’explosion des cours du baril de pétrole ?
Trump et ses alliés semblent bien en peine quant à la réponse à apporter pour trouver une issue au conflit, en raison justement du risque de voir le prix du baril s’envoler. Après la réunion du G7 du 11 mars, les 32 pays membres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ont lancé la libération conjointe de 400 millions de barils issus de leurs réserves stratégiques, dont 172 millions de barils mobilisés par les États-Unis, 14,5 millions de barils par la France ou encore 19,5 millions par l’Allemagne. Si cela pouvait compenser à très court terme la perte d’approvisionnement provoquée par la fermeture du détroit, la décision ne pourrait guère contenir une crise plus durable.
6- L’Iran possède-t-il la bombe atomique ?
La question peut paraître brutale : c’est pourtant le prétexte numéro 1 des États-Unis pour faire la guerre à l’Iran.
Tout d’abord, cette question en amène une autre : et Israël, l’ennemi juré des mollahs, possède-t-il la bombe nucléaire ? Oui, et depuis bien longtemps. Israël a-t-il signé les conventions internationales concernant le nucléaire ? Non, bien entendu.
En langage clair, l’État hébreu est autorisé à disposer de l’arme nucléaire, comme son parrain américain d’ailleurs, et tout pays musulman est interdit de posséder un arsenal nucléaire, et encore moins d’en faire usage.
Or, c’est en Occident que l’on trouve le plus grand nombre de puissances dotées, c’est-à-dire de pays qui possèdent l’arme atomique. Pour l’Iran, malgré le traumatisme des sanctions imposées à ce pays par l’Oncle Sam et la crainte que le voisin hébreu n’utilise le nucléaire contre eux, les Iraniens ont tout de suite compris que la dissuasion n’est pas dans la volonté ou non de les attaquer parce qu’ils possèdent la bombe, mais d’abord parce que la menace de la riposte n’est pas forcément nucléaire, et surtout parce que, si Israël utilisait la bombe atomique, cela voudrait dire que le désastre nucléaire n’épargnerait aucun pays du Moyen-Orient, y compris Israël.
7- Quel est le changement de stratégie de Téhéran ?
Aujourd’hui, il faut le dire clairement : l’arme nucléaire paraît obsolète. Les anciennes tentatives de l’Iran de posséder l’arme témoignaient jusqu’à une date récente de cette importance accordée à la puissance protectrice de l’atome. Mais les maîtres de Téhéran, obsédés par l’indépendance de leur pays et de leur peuple, ne comptent plus sur l’atome pour transformer leur grand pays en forteresse inexpugnable. Ils ont plutôt misé sur l’amélioration de leur arsenal de missiles balistiques de longue portée, et les dégâts immenses qu’ils ont provoqués en Israël semblent leur donner raison.
8 – Quelle est la température de l’opinion publique en Amérique après les frappes conjointes sur l’Iran ?
Aux États-Unis, la cote de Donald Trump est sur une pente glissante, non seulement en raison des risques que cette guerre fait peser sur l’économie de l’Oncle Sam et, par ricochet, sur le niveau de vie de l’Américain lambda — pour qui remplir son frigo à bon marché reste le nec plus ultra de la vie — mais aussi en raison des images atroces de civils iraniens déchiquetés par les bombes américaines.
Le New York Times a publié le 11 mars les résultats de l’investigation militaire interne menée la semaine dernière, qui prouvent que le bombardement qui a touché une école de filles à Minab, dans le sud de l’Iran, tuant sur le coup 175 petits écoliers le 28 février, a bien été conduit par l’armée américaine, contrairement aux allégations de Donald Trump qui avait nié toute implication de son pays et renvoyé la responsabilité à l’Iran. Cette « erreur de ciblage » a provoqué la mort de 175 personnes.
D’une manière générale, l’opinion est largement opposée au conflit, surtout à la veille des élections de mi-mandat qui approchent. Dans l’entourage immédiat de Trump, la majorité n’est pas du tout favorable à la poursuite de cette opération, accusant le président d’être une marionnette entre les mains du Premier ministre israélien.
9 – Et en Israël ?
Quant à Israël, la censure implacable du gouvernement sur les informations qui seraient relayées à l’extérieur fait que la situation ne peut être suivie qu’à travers les réseaux sociaux et les échanges entre individus, qui font état de dégâts incommensurables où les morts et les blessés graves se compteraient par dizaines, voire centaines. Et ce, en raison de l’intensification des frappes iraniennes sur des villes comme Tel-Aviv ou Haïfa.
10 – Faut-il espérer une désescalade ?
L’adage est bien connu : « On sait quand on commence une guerre, mais on ne sait jamais quand on la finit. »
Malgré les rodomontades de Trump, le tempo est désormais entre les mains de Téhéran, qui peut favoriser ou non un processus de désescalade. Mais, d’ores et déjà, le successeur de Khamenei a nettement opté pour une stratégie construite pour tenir dans la durée.
Le régime iranien, qui joue sa survie, s’est longuement préparé à cette guerre et, contrairement aux Américains et aux Israéliens, chez les chiites le sacrifice est une bénédiction du Ciel. L’Iran est ainsi prêt à sacrifier des milliers de morts s’il n’y a pas de garanties de sécurité solides pour lever les sanctions, pour que le pays retrouve sa liberté de manœuvre et pour que l’on abandonne définitivement la tentation de changement de régime.
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