Portrait. Mohamed El Khatib : du terrain de foot à la scène

Portrait du dramaturge et metteur en scène Mohamed El Khatib (juin 2024), figure du théâtre documentaire contemporain, qui fait du réel sa matière première et donne voix aux récits invisibles. © JOEL SAGET / AFP
Talentueux dramaturge, Mohamed El Khatib a fait du réel sa matière première. Micro tendu vers ceux qu’on n’entend pas, il met en scène un théâtre documentaire qui brouille les frontières entre fiction et réalité.
Auteur, metteur en scène, réalisateur, plasticien…. On aurait pu aussi ajouter footballeur, sociologue et même journaliste. Mohamed El Khatib a fait du « non-choix » une discipline.
Né en 1980 dans le Loiret de parents immigrés marocains — un père ouvrier, une mère femme de ménage —, il aurait pu n’être qu’un footballeur de talent. Milieu de terrain prometteur, il porte le maillot de l’équipe de France junior avant que deux ruptures des ligaments croisés ne brisent ses rêves de carrière professionnelle.
Ce renoncement l’oriente vers des études délibérément généralistes. De la khâgne à Sciences Po Rennes, ce touche-à-tout refuse de se cantonner à un domaine.
Le théâtre par hasard
C’est au Mexique, en 2001, que son regard de sociologue s’aiguise. Stagiaire au Monde diplomatique, il étudie la gentrification du centre historique de Mexico et la manière dont la réhabilitation urbaine « chassait hors de la ville les classes populaires ».
A son retour en France, sa plongée dans le théâtre relève du pur hasard. Faute de bourse de thèse, il devient animateur de colonies de vacances. En 2003, il emmène des enfants au Festival d’Avignon et découvre les spectacles et les mouvements d’éducation populaire.
Le choc esthétique survient l’année suivante devant La Chambre d’Isabella de Jan Lauwers : « Ah, j’aimerais bien faire ce métier-là », se dit-il alors.
Depuis, Mohamed El Khatib conçoit le théâtre comme un « geste démocratique ». Fortement marqué par Bourdieu, il utilise le plateau pour briser l’« entre-soi » culturel.
Sa démarche, qu’il compare au « ready-made » de Duchamp, consiste à recueillir un morceau de réalité pour le placer sous les projecteurs. Sa méthode est celle d’un enquêteur : de longs mois d’immersion, des entretiens filmés et enregistrés, puis retranscription des paroles brutes sans les dénaturer.
Il juge « indécent » de voir un acteur professionnel « imiter l’accent chti » ou « jouer le pauvre » d’où la forte présence d’amateurs dans ses spectacles.
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Le réel comme matière première

Pour autant, Mohamed El Khatib prévient : « J’ai beaucoup de respect pour le réel, mais je n’y ai jamais cru. » Même dans ses projets les plus documentaires — Finir en beauté, sur la mort de sa mère, ou Stadium, avec 53 supporters lensois —, il assume un travail de composition.
« Ce que vous croyez de vrai, c’est un peu relevé de la fiction », explique-t-il. Poser une caméra à un endroit précis est déjà un choix d’écriture. Cette « politique de l’attention » vise à réparer symboliquement ce qui est brisé dans la société en créant des récits communs entre des gens qui, d’ordinaire, n’habitent pas le même monde.
Dix ans après ses débuts, couronnés par le Grand Prix de Littérature dramatique en 2016, cet artiste multicasquette continue de brouiller les pistes. En juin 2025, il investit la nef du Grand Palais. Une rétrospective monumentale qu’il intitule « Le Grand Palais de ma mère ». Au menu, installations, documentaires — dont l’émouvant Renault 12 — et spectacles font résonner la voix d’Oum Keltoum dans un hommage à sa défunte maman.
Sa toute dernière création, Mères Méditerranée, pousse encore plus loin cette politique de l’attention. Spectacle-hommage aux mères des deux rives et dédié aux Palestiniennes, il prolonge une réflexion engagée de longue date sur les femmes. Comment le poids des guerres et de l’exil les affectent ?
Le projet fait suite à un autre qui ne verra probablement pas le jour. Mohamed El Khatib avait entamé une collaboration avec Leila Shahid, l’ancienne représentante de l’Autorité palestinienne auprès de l’Union européenne. Sa mort l’a interrompue.
Cet été, il sera présent au festival littéraire Les Banquets du livre à Lagrasse, dans l’Aude. Il s’est engagé à lire une lettre inédite par jour. Un format éphémère qui illustre une fois de plus sa quête d’une forme théâtrale dépouillée. Pas de décor, juste la voix et le poids des mots.
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