À Marseille, la Saison Méditerranée ressuscite Gaza

 À Marseille, la Saison Méditerranée ressuscite Gaza

Sur l’esplanade du Mucem, Marseille inaugure la Saison Méditerranée 2026 : un phare gazaoui, symbole d’espoir et de reconstruction, s’y dresse face à la mer. ©Yohan Stern

Entre archives photographiques miraculeusement retrouvées et un phare gazaoui qui s’illumine de nouveau sur l’esplanade du Mucem, Marseille confirme sa vocation de refuge. Avec la Saison Méditerranée 2026, la cité phocéenne offre une scène majeure aux artistes des deux rives tout en réservant une place singulière aux Palestiniens.

 

portrait de Kegham Djeghalian Jr
Kegham Djeghalian Jr.

Dans un Gaza disparu sous les bombes mais immortalisé sur des milliers de négatifs noir et blanc, des visages sourient devant l’objectif de Kegham Djeghalian Sr. Rescapé du génocide arménien, il s’installe en 1944 en Palestine et y fonde le premier studio photographique professionnel de Gaza. Pendant quarante ans, il immortalise la vie des habitants : la Nakba de 1948, les événements officiels, mais aussi les fêtes de famille, le quotidien entre scènes de café ou pique‑nique à la plage.

Aujourd’hui, son petit‑fils, Kegham Djeghalian Jr, développe à partir de l’héritage morcelé de son grand‑père une réflexion autour d’une « archive ouverte et inachevable ». À partir de négatifs découverts par hasard dans trois boîtes rouges dans la maison de son père au Caire en 2018 et de fragments de vie, il a reconstruit une « historiographie alternative » de Gaza.

 

Œuvre La boîte ouverte (2018) de Kegham Djeghalian Jr, exploration autour de la mémoire familiale et des archives photographiques de Gaza, présentée dans le cadre de l’exposition Photo Kegham de Gaza : une archive inachevable à Marseille.
La boîte ouverte, 2018 © Kegham Djeghalian Jr

 

C’est le résultat de cette exploration que donne à voir l’exposition Photo Kegham de Gaza : une archive inachevable, présentée jusqu’au 12 septembre au Centre Photographique Marseille. Elle montre aussi les échanges que Kegham Djeghalian Jr poursuit avec les descendants, dispersés dans le monde, de ceux que son grand‑père a un jour photographiés dans un Gaza qui n’existe plus que dans les souvenirs et ces clichés.

Déjà présentées à Genève, au Caire ou à Sharjah, ces images incarnent parfaitement l’esprit de la Saison Méditerranée 2026. Et elles ne pouvaient trouver meilleure escale tant elles résonnent avec les trois verbes : « Arriver, Partir, Revenir », choisis comme thème de la séquence d’ouverture de cette saison dont le coup d’envoi a été donné le 15 mai.

Auto‑portrait de Kegham Djeghalian Sr avec ses enfants à Gaza, circa 1952, extrait de l’exposition Photo Kegham de Gaza : une archive inachevable présentée au Centre Photographique Marseille.
Auto‑portrait de Kegham Djeghalian Sr avec ses enfants, Gaza, vers 1952. Photo Kegham de Gaza : une archive inachevable

 

Saison Méditerranée : une diplomatie culturelle très engagée

Initiée en juin 2023 par Emmanuel Macron, donc avant le 7 octobre, la Saison Méditerranée a été pensée et lancée dans un tout autre contexte géopolitique. Et la programmation ne pouvait en faire abstraction. Pour la commissaire générale de l’événement, Julie Kretzschmar, « une saison n’est pas une simple fête, c’est un moment de pensée et d’action, un espace pour prendre la parole et mettre face à face des voix divergentes ».

Dans ce travail de commissariat, « l’un des enjeux consiste justement à être à l’écoute de ce qui traverse les sociétés civiles et le monde arabe, et notamment de la question palestinienne. Cette saison diplomatique entend aussi incarner la reconnaissance de l’État de Palestine par la France le 22 septembre dernier », souligne‑t‑elle.

Portrait de l’artiste palestinien Mohamed Abusal, créateur de la série Ta couverture aux motifs complexes, présenté dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 à Marseille.
Portrait de Mohamed Abusal.

La programmation fait donc la part belle aux créateurs venus de ce territoire sous tension. Ainsi, Déplacer le silence, titre emprunté au dernier recueil de poésie d’Etel Adnan, propose aux Ateliers Jeanne Barret de découvrir le travail de 46 artistes et poètes de Gaza. Vingt‑six d’entre eux ont pu quitter l’enclave, détruite à plus de 80 % après deux années de guerre menée par Israël, grâce au collectif MAAN, fondé en 2023 par des chercheurs et travailleurs du monde de l’art et de la culture.

Œuvre de Mohamed Abusal, série Ta couverture aux motifs complexes, présentée à la Saison Méditerranée 2026 à Marseille : peintures indigo et blanches évoquant des linceuls.
Série Ta couverture aux motifs de Mohamed Abusal. © Fadwa Miadi

L’œuvre la plus poignante de cette exposition, à voir jusqu’au 15 juin ? Elle est signée Mohamed Abusal qui, avec la série Ta couverture aux motifs complexes, peint en bleu indigo et blanc des formes qui frappent par leur beauté avant que l’on ne comprenne qu’il s’agit de linceuls.

Autre incontournable : Shareef Sarhan, qui donne à voir les ruines de Gaza en imprimant des photographies d’immeubles éventrés directement sur des blocs de béton criblés de trous et hérissés de tiges d’acier.

À droite, œuvre de Shareef Sarhan présentée à la Saison Méditerranée 2026 à Marseille, évoquant les ruines de Gaza par impressions photographiques sur blocs de béton.À gauche, portrait de l’artiste palestinien Shareef Sarhan.
Droite : Œuvre de Shareef Sarhan, exposée à Marseille © Fadwa Miadi. Gauche : Portrait de Shareef Sarhan © Yohan Stern

Re‑lighthouse : un phare symbole d’espoir venu de Gaza

C’est également à ce plasticien que l’on doit Re‑lighthouse, une sculpture monumentale représentant un phare bâti à partir de débris recyclés. L’œuvre avait d’abord été érigée sur le port de Gaza à partir de gravats de guerre avant d’être elle‑même réduite en poussière, puis reconstruite aujourd’hui sur l’esplanade du Mucem. « Le “re” devant lighthouse, c’est pour dire qu’on peut reconstruire nos maisons, nos vies, mais aussi Gaza. L’idée est de donner de l’espoir, de montrer que la vie continue. C’est une œuvre en exil qui a vocation à aller de ville en ville pour raconter Gaza jusqu’à ce qu’elle puisse y retourner », expliquait l’artiste lors du vernissage.

Sculpture monumentale Re‑lighthouse de Shareef Sarhan, phare construit à partir de débris recyclés de Gaza et reconstruit sur l’esplanade du Mucem à Marseille en 2026.
Re‑lighthouse de Shareef Sarhan, exposé au Mucem. © Yohan Stern
Installation artistique de Raed Issa représentant une tente de réfugiés, avec visages dessinés sur les parois intérieures, présentée dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 à Marseille.
Tente de réfugiés de Raed Issa, exposée à Marseille. © Fadwa Miadi

À La Compagnie, tiers‑lieu bouillonnant dont Marseille a le secret, l’art palestinien est également présent à travers une installation de Raed Issa qui invite le visiteur à pénétrer dans une tente de réfugiés. Sur les parois intérieures, l’artiste a dessiné les visages de ceux qui y vivent. Sa compatriote Mona Benyamin, dont la vidéo est diffusée à la Friche Belle de Mai, privilégie l’humour mordant pour raconter le trauma de la Nakba. Elle filme ses parents échangeant des blagues comme on tiendrait une chronique absurde de la guerre.

 

 

Cette mobilisation irrigue jusqu’au théâtre de Mohamed El Khatib. Ce dramaturge, qui nous a habitués à une approche hybride et profondément humaine, ne pouvait ignorer les mères palestiniennes. Dans sa dernière création, Mères Méditerranées, où l’on passe du rire aux larmes, il a une pensée pour toutes les mères mortes dans les conflits. Une pièce qui, à l’instar du reste de la programmation, rappelle que la culture sert aussi à sauver des voix et des vies de l’oubli.

Fadwa Miadi