« Je ne pouvais plus chanter la colère avec une musique douce » : entretien avec Souad Massi

La chanteuse algérienne Souad Massi, interrogée à l’occasion de la sortie de son huitième album, Zagate. Photo : Yann Orhan
À l’occasion de la sortie de son huitième album, Zagate, Souad Massi délaisse les sonorités acoustiques qui ont longtemps façonné son univers pour un rock plus frontal. Entre colère, guerre, exil et mémoire franco-algérienne, la chanteuse algérienne livre son disque le plus frontalement politique, mais aussi l’un de ses plus personnels. Elle se produira au Théâtre du Châtelet le jeudi 18 juin. Rencontre.
LCA : Zagate. D’où vient ce titre ?
Souad Massi : C’est une déformation de « ça se gâte », une expression qu’on utilise beaucoup à Alger quand la situation devient grave. Et franchement, quand on regarde le monde aujourd’hui… oui, ça se gâte.
Pourtant, vous gardez une forme d’espoir.
Je suis de nature optimiste. L’espoir m’a toujours aidée à avancer. Depuis toute jeune, j’ai essayé de transformer les problèmes en force. Sans ça, je pense qu’on s’effondre.
Cet album est plus électrique, plus rugueux. C’était une nécessité ?
La musique devait épouser la parole. Je ne pouvais pas chanter la colère, la peur, la révolte avec une musique douce. Ça sonnait faux. Quand j’ai retrouvé le producteur Justin Adams, je lui ai dit : « Je veux faire un album rock. J’ai envie de crier. » Je voulais une musique capable de porter cette urgence-là.
L’album s’ouvre sur Ana Insan : « Je suis un être humain ». Pourquoi ressent-on aujourd’hui le besoin de rappeler une évidence aussi fondamentale ?
Cette chanson est née après avoir vu un journaliste blessé sur un lit d’hôpital. Je me souviens surtout d’une phrase qu’il avait dite : « Je suis un être humain, pourquoi on m’a fait ça ? » Elle m’a hantée. Après, on montrait des images de lui sur le terrain, avec sa caméra, son gilet « Presse ».
Et je me suis dit : même quelqu’un qui documente simplement la guerre peut devenir une cible. Ana Insan, c’est presque une supplication. Dire « je suis un être humain », normalement, ça devrait suffire pour qu’on arrête de vous faire du mal. Peut-être que c’est naïf. Mais je n’ai pas trouvé de phrase plus juste.

Notre époque est-elle devenue plus cruelle ?
L’humanité a toujours connu des horreurs. Ma grand-mère me racontait ce qu’elle avait vécu pendant la guerre d’Algérie. D’autres ont connu la Seconde Guerre mondiale, les famines, les viols, la peur. Mais ce qui me choque aujourd’hui, c’est qu’on voit tout en direct. On est connecté. On connaît l’histoire. Nous sommes capables d’envoyer des humains sur la Lune, et pourtant, nous continuons à fabriquer des guerres pour le pétrole, pour l’argent, pour le pouvoir. C’est ça qui me bouleverse.
Vous citez Khalil Gibran, Avicenne. Pourquoi revenir vers ces voix-là ?
Parce qu’on n’écoute plus les voix raisonnables. Aujourd’hui, quelqu’un qui accumule les opinions à l’emporte-pièce sur les réseaux sociaux peut influencer des millions de personnes. Mais un chercheur, un philosophe ou un médecin qui réfléchit vraiment au monde devient suspect, dérangeant, parfois traité de complotiste.
J’avais envie de rappeler certaines paroles intemporelles. Comme cette phrase de Khalil Gibran : l’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine mène à la violence. Quand on refuse de connaître l’autre, on finit toujours par le craindre. Puis par le détester.
Vos textes sont plus directs qu’avant. Vous avez perdu la patience des métaphores ?
Peut-être. Dans une chanson, je dis clairement : « Préparez-vous, ils fabriquent des armes pour nous détruire. » Avant, j’aurais enveloppé ça. Aujourd’hui, je ressens le besoin d’être frontale. Une guerre, c’est une guerre. Un agresseur, c’est un agresseur. Je n’ai plus envie de faire semblant.
Gaël Faye, Youssoupha : qu’ont-ils apporté que d’autres n’auraient pas apporté ?
Une vraie plume et une vraie conscience politique. Avec eux, les discussions allaient bien au-delà de la musique. On parlait du sens des mots, des images, de ce qu’une phrase pouvait provoquer chez quelqu’un qui écoute. Ce n’étaient pas de simples « featurings ». Nous avons construit les chansons ensemble.
Les relations entre Paris et Alger traversent une nouvelle zone de turbulences. Comment vivez-vous ces tensions ?
Ça me fait de la peine. Parce que derrière les tensions diplomatiques, il y a des millions de gens qui vivent entre les deux rives. Des jeunes Franco-Algériens qui aiment profondément la France et qui entendent pourtant des discours les stigmatisant. Moi, quand je vais à Marseille, je me sens parfois autant en Algérie qu’en France. Nos histoires sont mêlées. Et je crois que les binationaux ont un rôle important à jouer pour construire autre chose que la rancœur permanente.
Un artiste a une responsabilité, dites-vous souvent. Laquelle exactement ?
Quand on monte sur scène, ce n’est pas juste pour divertir. On a une parole, une capacité à sensibiliser. J’ai travaillé avec l’ONU sur des projets liés à l’émancipation des femmes en Afrique et au Maghreb. Ça avait du sens. Je pense qu’un artiste doit aussi servir à ça.
Après presque trente ans de carrière, qu’est-ce qui vous fait encore peur ?
Perdre ma voix. C’est une peur immense. La voix, ce n’est pas juste un outil. C’est ce qui nous relie aux autres. Et puis j’ai encore un rêve : écrire une chanson si singulière qu’il faille l’écouter plusieurs fois pour en découvrir toutes les facettes. Une chanson qui résiste au temps.
Je ne relève pas de faute d’orthographe majeure dans votre version initiale ; les corrections portent surtout sur la typographie des citations, quelques virgules, l’accord de certains termes et quelques formulations légèrement fluidifiées.
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