Tunisie. Réconciliation pénale : Kaïs Saïed veut relancer un mécanisme en panne

Près de quatre ans après son lancement, la réconciliation pénale voulue par le président Kaïs Saïed peine toujours à convaincre, plombée par des résultats quasi inexistants. Qu’à cela ne tienne, Carthage y croit encore et s’acharne à vouloir raviver un processus moribond.
Lors d’une réunion tenue mercredi 10 juin 2026 au Palais de Carthage avec Ali Abbess, fraîchement nommé à la tête de la Commission nationale de la réconciliation pénale, le chef de l’État a annoncé l’ouverture d’une nouvelle phase destinée aux personnes impliquées dans des affaires de corruption, en Tunisie comme à l’étranger. « Elles auront désormais une nouvelle opportunité de conclure un accord avec l’État dans le cadre de ce dispositif » a martelé le chef de l’Etat sur un ton solennel, visiblement encore optimiste quant à ce très théorique moyen de récupérer les fonds détournés et de financer le développement des régions défavorisées.
Cette énième relance intervient alors que le président lui-même a reconnu l’absence de résultats significatifs enregistrés jusqu’ici par la commission. Deux nouvelles magistrates, Fadhila Gargouri et Inès Znina, ont par ailleurs prêté serment pour siéger au Conseil provisoire de la justice financière, dans le cadre d’une restructuration destinée à redynamiser le processus.
Un constat d’échec difficile à masquer
L’annonce présidentielle sonne avant tout comme un aveu des difficultés rencontrées par un mécanisme qui constituait pourtant l’un des piliers du projet politique de Kaïs Saïed. Dès son arrivée au pouvoir, le président avait défendu une approche fondée sur la restitution des sommes supposément détournées par certains hommes d’affaires et anciens responsables, en échange de poursuites allégées ou abandonnées. Première faiblesse : le confusionnisme consistant à vouloir inclure des fortunes constituées avant et après la révolution de 2011 n’aide sans doute pas à faire aboutir un projet fleuve.
Dans les faits, les résultats demeurent extrêmement limités. Malgré plusieurs années d’existence, et les pleins pouvoirs de Saïed dès 2021, la Commission nationale de la réconciliation pénale n’a pas permis de récupérer les montants espérés ni de lancer les grands projets régionaux qui devaient en découler. L’opposition et de nombreux observateurs dénoncent depuis longtemps un dispositif opaque, juridiquement complexe et incapable de produire des effets tangibles.
La confiance des principaux intéressés semble également avoir été sérieusement entamée. Plusieurs hommes d’affaires ayant manifesté leur volonté de coopérer avec les autorités se sont retrouvés confrontés à des procédures judiciaires ou à des mesures privatives de liberté. Le cas emblématique de Marouane Mabrouk en prison depuis 2023, à qui l’on réclamerait la somme astronomique de près d’1 milliard de dinars, est souvent évoqué comme un facteur de dissuasion pour d’autres candidats potentiels à la réconciliation, échaudés.
Dans ce contexte, convaincre les personnes concernées de revenir à la table des négociations apparaît comme un défi majeur, d’autant plus que certaines résident désormais à l’étranger, en fuite ou en exil, et disposent de structures patrimoniales complexes.
Le pari contesté d’un développement financé par les anciens corrompus
Au-delà des difficultés pratiques, c’est la philosophie même du projet qui continue de susciter le débat. Kaïs Saïed défend depuis plusieurs années l’idée selon laquelle les personnes les plus fortunées devraient financer directement des projets dans les régions les plus pauvres du pays, et inversement. Sorte de logique marxiste d’entonnoir utopiste. Un raisonnement louable sur le papier, qui vise à transformer les sommes récupérées en investissements créateurs d’emplois et d’infrastructures.
Cependant, de nombreux économistes et spécialistes de la gouvernance considèrent cet objectif chimérique comme plus que fastidieux à atteindre. L’expérience internationale comparée montre en effet que la récupération des avoirs mal acquis constitue un processus long, coûteux et souvent incertain. Plus les années passent, plus les fonds sont dispersés à travers des montages financiers, rendant leur identification et leur rapatriement particulièrement ardus.
Les critiques soulignent également le caractère jugé angéliste du schéma proposé. Faire reposer une partie du développement régional sur la contribution volontaire ou négociée d’hommes d’affaires accusés de corruption apparaît, pour certains experts, davantage comme une ambition relevant du slogan politique que comme une stratégie économique réaliste.
Si la relance annoncée mercredi marque une nouvelle tentative de sauver un mécanisme phare du mandat présidentiel, cette seconde chance accordée aux businessmen concernés risque bien de s’ajouter à la longue liste des initiatives demeurées sans effet concret.
