Tunisie. L’ancien ministre de la Culture, Ezzeddine Bach Chaouch, derrière les barreaux à 88 ans

 Tunisie. L’ancien ministre de la Culture, Ezzeddine Bach Chaouch, derrière les barreaux à 88 ans

Ezzeddine Bach Chaouch

C’est une figure majeure de la culture tunisienne qui fut rattrapée hier par une affaire foncière. L’émission d’un mandat de dépôt contre l’ancien ministre de la Culture Ezzeddine Bach Chaouch a provoqué une vive émotion dans les milieux intellectuels et culturels tunisiens.

À 88 ans, l’historien, archéologue et ancien haut responsable de l’UNESCO rejoint la liste des personnalités incarcérées, visées par la justice dans une affaire liée à la gestion d’un terrain appartenant à la municipalité de Carthage. Cette décision intervient dans un contexte marqué par la multiplication des poursuites visant d’anciens responsables publics et des figures médiatiques du pays.

 

Une affaire de terrain municipal qui remonte à la gestion de Carthage

La chambre d’accusation près la Cour d’appel de Tunis a ainsi ordonné l’émission de cinq mandats de dépôt dans le cadre d’une enquête portant sur la cession d’un terrain relevant de la municipalité de Carthage. Parmi les personnes concernées figurent Ezzeddine Bach Chaouch, ancien président de la délégation spéciale de Carthage (désignation des maires après la révolution de 2011), ainsi que plusieurs anciens responsables municipaux.

Selon les premiers éléments rendus publics, les accusations portent sur des irrégularités présumées dans la vente du terrain en question. Les enquêteurs soupçonnent que les procédures de cession auraient été accélérées et que le bien aurait été cédé à un prix inférieur à sa valeur réelle, causant ainsi un préjudice à l’administration publique. Les poursuites visent notamment des faits assimilés à un abus de pouvoir et à l’obtention d’avantages indus au détriment de l’État.

Les détails précis du dossier demeurent toutefois limités à ce stade, si ce n’est la nature sensible de la zone concernée, à haute valeur archéologique, près des ruines romaines. Les autorités judiciaires poursuivent leurs investigations afin de déterminer les responsabilités de chaque partie impliquée.

 

« Soulevé de son lit médicalisé »

Si comme le rappelle la procédure, l’émission d’un mandat de dépôt ne constitue pas une condamnation mais une mesure prise à titre préventif dans le cadre de l’instruction, la défense s’étonne de la sévérité de son exécution :

« J’ai été contacté par la sœur de M. Ezzeddine Bach Chaouch, historien et archéologue tunisien né en 1938, qui vient donc d’atteindre l’âge de 88 ans. Elle m’a demandé de le représenter après que la chambre d’accusation a émis le 9 juin un mandat de dépôt à son encontre, mandat qui a été exécuté le mercredi 10 juin tard dans la nuit, aux alentours de minuit. Selon les informations qu’elle m’a fournies, plusieurs agents sont intervenus pour le soulever de son lit médicalisé à son domicile. Il n’aurait même pas été autorisé à emporter la bouteille d’oxygène qu’il utilise pour respirer. Outre son incapacité à se déplacer, il ne peut satisfaire ses besoins naturels qu’au moyen de couches pour adultes. Je m’excuse de devoir mentionner ces détails, mais ils sont indispensables pour comprendre la réalité de son état de santé », déplore l’avocat Sami Ben Ghazi.

L’affaire suscite d’autant plus de réactions qu’elle touche une personnalité respectée du monde académique. Spécialiste de l’Afrique romaine, Ezzeddine Bach Chaouch a dirigé plusieurs institutions culturelles majeures du pays avant d’occuper le portefeuille de la Culture en 2011, au lendemain de la révolution. Son parcours est également marqué par d’importantes responsabilités internationales dans le domaine de la sauvegarde du patrimoine mondial.

 

Le cas Zied Héni et la portée symbolique du dossier

L’autre nom qui attire l’attention dans la même affaire est celui du journaliste Zied Héni. Ancien membre du conseil municipal de Carthage, il fait partie des cinq personnes visées par les poursuites et mandats de dépôt décidés par la chambre d’accusation.

Son incarcération intervient alors qu’il se trouvait déjà au cœur d’une autre procédure judiciaires en appel pour « atteinte à autrui via les réseaux de communication ». Figure médiatique connue pour ses prises de position critiques du pouvoir, Zied Héni venait de saisir en avril dernier le Tribunal administratif, contre la présidence de la République, pour la non mise en place de la Cour constitutionnelle, du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) ainsi que de la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica).

Au-delà des personnes concernées, l’affaire du contentieux du terrain foncier illustre la volonté des autorités de poursuivre des dossiers remontant à plusieurs années, notamment ceux liés à la gestion du patrimoine public et des collectivités locales. Elle soulève également des interrogations sur les conditions de détention de personnalités âgées, à l’image d’Ezzeddine Bach Chaouch, dont l’incarcération à 88 ans constitue un fait rare dans l’histoire récente du pays.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie