Coupe du monde 2026 : le football africain change l’ordre mondial

 Coupe du monde 2026 : le football africain change l’ordre mondial

Le président de la FIFA, Gianni Infantino, et le président de la Confédération africaine de football (CAF), Patrice Motsepe, assistent au match entre l’Afrique du Sud et le Canada, le 28 juin 2026, à Los Angeles, lors des 16es de finale de la Coupe du monde 2026. © Patrick T. Fallon / AFP

La Coupe du monde 2026 confirme une tendance de fond : jamais les sélections occidentales n’ont autant compté sur des joueurs d’origine africaine. Pour Hatem M’rad, cette réalité interroge la place de l’Afrique dans le football mondial et relance le débat sur la reconnaissance d’un continent devenu incontournable.

La Coupe du monde 2026 révèle le poids du football africain

Jamais le football occidental n’a autant investi le football africain, jamais le football occidental n’y a autant profité. Il mérite aujourd’hui de meilleures places dans le football mondial.

Il y a quelque chose d’étrange à regarder la Coupe du monde 2026. Des buts célébrés sous des couleurs diverses, rouges, bleues, vertes ou blanches, mais par des hommes aux noms venus d’ailleurs, d’Afrique. Mbappé, Dembélé, Barcola, Upamecano pour la France ; Wirtz, Musiala, Adeyemi pour l’Allemagne ; Saka, Madueke, Rashford pour l’Angleterre ; Davies, Bombito, Koné pour le Canada ; Nusa, Kitolano, Fiabema pour la Norvège ; Isak, Elanga, Ayari, Taha Ali pour la Suède ; Yamal, Williams pour l’Espagne ; Lukaku, Onana, Doku pour la Belgique…

Longtemps cantonné au rôle de vivier utile, que l’on sollicite sans toujours le reconnaître, le continent africain s’est invité, comme par procuration, dans les grandes sélections occidentales. Les équipes africaines elles-mêmes ont franchi un cap lors de ce Mondial, puisque neuf sélections africaines sur dix se sont qualifiées pour les 16es de finale, et plusieurs ont atteint les 8es.

Le phénomène n’est certes pas nouveau. Mais ce Mondial nord-américain l’a rendu incontestable, spectaculaire, voire iconique.

Des sélections occidentales portées par des joueurs d’origine africaine

Les grandes nations occidentales se sont appuyées sur une armature africaine, ou d’origine africaine. Jamais celle-ci n’avait semblé aussi efficace.

Ce n’est pas de la générosité, mais de la géographie et de la migration sélective, fondée sur la rareté du talent.

Ces joueurs ont forcé les portes les mieux préservées du sport mondial. Ils ont grandi à Bondy, Duisbourg ou Peckham, mais ils détiennent une technique, une puissance, un jeu de jambes, une spontanéité, qui vient d’ailleurs, de plus loin, d’un héritage culturel. Leurs pères ont traversé des mers, eux traversent des défenses.

Malgré sa progression, le football africain ne dispose ni des moyens, ni des infrastructures, ni du niveau de performance du football européen. Il est non moins vrai que si les sélections de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Maroc, du Nigeria ou du Cameroun regorgent de talent, leurs meilleurs éléments ont choisi, ou ont été incités à choisir, d’autres drapeaux.

Le continent africain produit une génération dorée. Ce sont pourtant les fédérations européennes qui en récoltent les principaux bénéfices. L’Afrique exporte ses cerveaux, ses ingénieurs, ses médecins et, désormais, de plus en plus massivement, ses footballeurs.

L’Afrique, vivier du football mondial

Ce n’est pas un complot, mais cela finit par devenir structurel à travers la migration, l’assimilation, la naturalisation, la double nationalité. Phénomène qu’on appelle aussi « marché », ou « mercato » pour les initiés.

Les académies européennes ont depuis longtemps compris que l’Afrique était leur meilleure pépinière. Elles investissent, elles forment, elles sélectionnent. Mais lorsqu’il s’agit des grandes compétitions, c’est sous les couleurs occidentales que ces enfants d’Afrique soulèvent les trophées. Injustice ou reconnaissance ? C’est à débattre.

Certains pourront y voir le signe d’une intégration réussie, d’une Europe plurielle qui se réconcilie avec elle-même. D’autres y verront, au contraire, une forme de dépossession douce. L’Afrique fabrique, l’Europe capitalise. Une fois de plus, pourrait-on dire.

Une question sportive, politique et postcoloniale

Ce Mondial 2026 montre que la question n’est plus seulement sportive. Elle est aussi politique, identitaire et postcoloniale.

Qui appartient à qui ? Qu’est-ce qu’une nation lorsqu’elle aligne onze joueurs dont la moitié, parfois davantage, est issue d’autres horizons ? Qu’est-ce que représenter un pays lorsque celui-ci vous a parfois accueilli avec méfiance et relégué dans les banlieues de ses grandes villes ?

À vrai dire, ces contradictions et ces ambiguïtés habitent certainement les corps, les âmes et les célébrations de ces joueurs. Certains rendent régulièrement hommage à leurs parents après un but décisif. Message significatif : vous êtes venus de là-bas, moi je suis ici, et pourtant je n’oublie pas. Le football dit parfois ce que les discours politiques n’osent plus formuler.

Et si l’Afrique gardait ses meilleurs joueurs ?

Une question demeure pourtant absente des débats des fédérations nationales. Et si l’Afrique gardait ses joueurs ?

Et si les fédérations africaines disposaient des moyens — infrastructures, salaires, gouvernance, marketing — de retenir leurs meilleurs talents ? Les équipes africaines pourraient alors remporter les plus grands trophées.

On a vu ce qu’une équipe du Maroc portée par ses propres ressortissants pouvait accomplir en 2022, puis encore lors de cette Coupe du monde 2026. On a vu le potentiel d’un football africain enfin libéré de ses contraintes économiques.

Mais, pour l’heure, c’est l’Afrique qui gagne et c’est l’Occident qui marque.

Ce jour-là, ce ne seront plus des silhouettes africaines sous des maillots européens qui feront pleurer de joie les tribunes. Ce seront des sélections africaines qui poseront leurs mains sur les trophées.

Et dire qu’un autre entraîneur, de moindre envergure cette fois-ci, l’Italien Gattuso, dépité par l’élimination de son pays, en voulait à la FIFA d’avoir décidé de porter à dix le nombre de sélections africaines qualifiées pour cette Coupe du monde.

 

 

Avatar photo

Hatem M'rad