World Cup 2026 : le Maroc et les États-Unis liés depuis 250 ans

 World Cup 2026 : le Maroc et les États-Unis liés depuis 250 ans

Benjamin Franklin (à gauche), John Adams et Thomas Jefferson participent à la rédaction de la Déclaration d’indépendance des États-Unis en 1776. Peinture de J.L.G. Ferris (1863-1930). — Ann Ronan Picture Library/Photo12 via AFP

L’histoire Maroc-États-Unis remonte à près de 250 ans. Alors que l’équipe nationale marocaine de football s’installe dans le New Jersey pour la World Cup 2026, retour sur une relation diplomatique unique née en 1777, lorsque le royaume du Maroc devient le premier pays au monde à reconnaître l’indépendance américaine. Entre commerce, diplomatie et intérêts stratégiques, cette amitié historique continue d’influencer les relations entre Rabat et Washington.

En bref

  • L’histoire Maroc-États-Unis débute officiellement en 1777 lorsque le royaume chérifien reconnaît l’indépendance américaine.
  • Cette reconnaissance intervient alors que la jeune république américaine cherche une légitimité internationale.
  • Les échanges commerciaux constituent le principal moteur du rapprochement entre les deux pays.
  • Le traité de paix et d’amitié signé en 1786 reste l’un des plus anciens traités diplomatiques américains encore en vigueur.
  • La légation américaine de Tanger symbolise la profondeur historique des relations entre Rabat et Washington.

Histoire Maroc–États-Unis : Pourquoi le Maroc a reconnu les États-Unis dès 1777 ?

La guerre a débuté le 19 avril 1775. Au bout d’un an, les 13 Etats fondateurs, réunis en Congrès continental, adoptent la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis à Philadelphie. En Europe, les positions sont divisées entre la France, qui aide discrètement les insurgés, et le Royaume-Uni, qui tente de mater les rebelles jusqu’en 1783. Dans ce concours des nations, le Royaume chérifien, avec à sa tête le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah – Mohammed III –, accueille favorablement la République américaine.

“Le Maroc est la première nation à reconnaître, dès le 20 décembre 1777, l’indépendance américaine, indique Robert Allison, professeur d’histoire à l’université de Suffolk à Boston. Le sultan annonce alors que ses navires n’attaqueront pas les bateaux américains et qu’ils pourront trouver un refuge sûr dans les ports marocains. La première étape est toujours la plus difficile, mais elle est très importante. Durant cette période, plusieurs attaques de la part du Maroc et d’autres Etats d’Afrique du Nord ont lieu contre les navires des pays qui n’ont pas de traités favorables avec eux.”

Le commerce méditerranéen au cœur des relations dans l’histoire Maroc-États-Unis

En pleine guerre avec le Royaume-Uni, les Américains ne disposent pas encore d’outils diplomatiques, et toute reconnaissance est bonne à prendre. “Les Etats-Unis n’étaient pas seulement faibles : ils avaient simplement un Congrès improvisé, rappelle Franklin T. Lambert, professeur émérite à l’université de Purdue (Indiana) et auteur de huit livres, dont The Barbary Wars : American Independence in the Atlantic World (éd. Hill & Wang). Ils étaient donc très mal équipés pour traiter avec une puissance établie.”

Pour les Etats-Unis, cette acceptation de leur pavillon est comme une bouffée d’oxygène. Cette étape constitue un moment fondateur de l’histoire Maroc–États-Unis. Elle les légitimise et leur fait découvrir qu’ils ne sont plus condamnés à rester dépendants de l’Europe.

“Le Maroc présente de nombreux avantages pour le commerce américain, indique le professeur Robert Allison, également auteur de The Crescent Obscured : The United States and the Muslim World, 1776-1815 (éd. University of Chicago Press). Ils vendent aux Marocains du bois et des mules élevées en Caroline. De son côté, le Royaume exporte du cuir et d’autres produits. Pour le sultan, il s’agit d’une décision pragmatique. On est loin d’une alliance militaire, comme celle des Français avec les Américains. Le Maroc n’a aucune raison de le faire !”

Le roi Hassan II salue la foule lors de sa visite officielle à New York en 1963.
Le roi Hassan II salue la foule depuis une voiture décapotable sur Broadway Avenue à New York, le 27 mars 1963, lors d’une visite officielle aux États-Unis. — AFP

La Méditerranée, pierre angulaire des relations Maroc–États-Unis

Dans le viseur des Américains : “Mare Nostrum” et son marché florissant. Selon le professeur Allison, “un septième de tout le commerce américain se dirige vers cette zone à cette époque. Le principal produit à destination de l’Europe du Sud est la morue. Les Etats-Unis doivent aussi échanger pour obtenir d’autres biens. Or, avoir une puissance en Afrique du Nord qui ne leur soit pas hostile est un avantage énorme. Cela va devenir une pierre angulaire de leur politique étrangère. Ils vont chercher à obtenir un accès pour leurs marchands à d’autres ports et routes commerciales. Par ce biais, ils cherchent à briser le monopole britannique qui contrôle les routes commerciales internationales.”

Côté marocain, la décision n’est pas anodine. La reconnaissance des Etats-Unis lui permet de s’ouvrir une nouvelle route commerciale, d’autant que le Royaume chérifien doit faire face à plusieurs “ennemis” à l’Ouest comme Alger, Tunis ou Tripoli, et aussi au Nord (Espagne, Royaume-Uni).

L’Espagne voit la relation Maroc-Etats-Unis d’un mauvais oeil

Mais cette nouvelle union ne plaît pas à tout le monde. “En 1785, l’Espagne va fermer le Mississippi à tout commerce américain, précise l’auteur de The Barbary Wars. De plus, la péninsule Ibérique se méfie de l’arrivée de la nouvelle puissance en Méditerranée. Elle fournit des navires et du matériel militaire aux Algériens pour attaquer la navigation américaine. De son côté, le Maroc, contrairement à ses voisins d’Afrique du Nord, est surtout préoccupé par le commerce potentiel plutôt que par les raids ou la piraterie. Dans la région, lorsque l’accès aux marchés est fermé, les corsaires peuvent attaquer d’autres navires, ce qui est une stratégie ‘rationnelle’ dans le contexte du XVIIIe siècle.”

Les routes commerciales sont souvent interrompues par des navires venus des côtes barbaresques. Un mot qui entretient mythes et légendes de l’autre côté de l’Atlantique. “Pour les Américains, il s’agit de toute l’Afrique du Nord, relève le professeur d’histoire de Suffolk. On pense que le mot vient des peuples ‘berbères’. Il ressemble aussi à ‘barbarian’ (barbare), qui signifie ‘non civilisé’. Il existe une différence entre les pirates barbaresques et les corsaires qui agissent au nom ou sous l’autorité d’un Etat. Pour les commerçants, la côte est un lieu perçu comme anarchique.”

Les États barbaresques et le défi de la sécurité maritime américaine

La difficulté à définir ce mot montre à quel point ce monde mystérieux fait peur. “Il s’agit d’un terme péjoratif mais très employé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, indique Franklin T. Lambert. De nombreux religieux conservateurs américains présentent le conflit comme une guerre sainte ou une guerre contre l’Islam. Or, c’est une erreur. La religion n’est qu’un arrière-plan. L’essentiel tourne autour des questions d’échanges et de commerce.”

Dans ce monde instable, tout nouvel acteur doit faire face à des traditions de diplomatie maritime et de négociations complexes pour les rapts, la piraterie et les rançons. “Les Etats barbaresques suivent différents intérêts, rappelle Robert Allison. Alger est payé par plusieurs puissances européennes pour attaquer les navires suédois, prussiens, portugais ou américains. En dehors du Maroc, on a affaire à des Etats désunis qui produisent une grande partie du blé qui nourrit l’Europe du Sud. Pour autant, ces pays ne sont pas développés malgré des ressources considérables. Outre-Atlantique, on voit cette zone comme un espace sans loi, mais aussi comme un miroir inquiétant de ce que les Etats-Unis pourraient devenir s’ils n’y prennent pas garde. Les Etats barbaresques poussent les Américains à construire une marine au début du XIXe siècle.”

7 ans de vide diplomatique

Malgré le geste marocain, rien ne se passe durant sept ans, jusqu’au cessez-le-feu de 1783. Si rien de concret n’avance vraiment, la raison est à chercher du côté de Paris. “Quand les commissaires américains Thomas Jefferson et John Adams demandent au ministre français des Affaires étrangères ce qu’il convient de faire avec le Maroc, la réponse de Charles Gravier de Vergennes est cinglante, souligne Robert Allison. Il leur dit : ‘Ne faites pas de traité avec le Maroc. L’empereur est l’homme le plus intéressé du monde ! Il veut juste de l’argent.’ Evidemment, les Français ne veulent pas que les Américains concluent un traité avec le Royaume.”

Thomas Barclay et le traité de paix et d’amitié de 1786 entre le Maroc et les États-Unis

Pourtant, le sultan Mohammed III appelle à la signature d’un traité d’amitié, mais côté américain, on n’est pas prêt. “Je ne pense pas que ce soit parce qu’ils sont opposés à un traité, indique Franklin T. Lambert. Ils ne sont tout simplement pas assez organisés. Du coup, le sultan va appliquer la diplomatie de la carotte et du bâton. Après les incitations, il fait arraisonner par les corsaires de Salé un navire marchand américain, le Betsy. Cela attire leur attention, parce qu’au même moment Alger a capturé quelques navires marchands américains, non pas pour pousser à la négociation d’un traité, mais pour obtenir une rançon. Le sultan explique en substance que le Maroc peut être dur, mais que ce n’est dans l’intérêt ni des Etats-Unis ni du Royaume.”

Pour sortir de cette situation, les Etats-Unis décident d’envoyer un marchand et diplomate aguerri : Thomas Barclay. Son intervention marque un tournant dans l’histoire Maroc États-Unis. Né à Strabane, en Irlande, il a fait fortune à Philadelphie dans le négoce international en pleine révolution américaine. En 1781, ce proche de Benjamin Franklin organise les expéditions depuis les ports français et néerlandais. Lors des négociations, il accompagne entre autres John Adams pour le traité de Paris de 1783.

Le Maroc au centre de l’histoire mondiale

Nommé agent spécial pour le Maroc, il arrive à Marrakech à l’été 1786 après un voyage long et compliqué via l’Espagne. “Quand Barclay commence à négocier, l’empereur du Maroc libère le navire, indique Robert Allison. Il parvient à conclure un traité de paix et d’amitié à la fin juin 1786.”

Et les négociations ne se déroulent pas de la même manière avec tous les Etats barbaresques de la région. “Les Marocains ont suivi une voie plus indépendante pour se faire une place dans le monde méditerranéen et atlantique, rappelle le professeur émérite de Purdue. Ils se sont souvent heurtés aux Espagnols, aux Britanniques ou aux Français. Toutefois, ils étaient plus habiles et plus disposés à négocier que les autres Etats. De l’autre côté, les Américains voulaient un traité avec le Maroc plus qu’avec n’importe quel autre Etat, principalement à cause de sa position géographique.”

La légation américaine de Tanger, symbole de l’histoire Maroc-États-Unis

La place du Royaume va en effet lui conférer une situation à part dans les relations des Américains avec la Méditerranée, l’Afrique et l’Europe. Comme le rappelle le professeur Allison, “le traité d’amitié porte bien son nom. Les Etats-Unis ont cette idée, comme le dit le président Jefferson : ‘Paix, commerce et honnête amitié avec toutes les nations, alliances permanentes avec aucune.’ On estime aux Etats-Unis que le libre-échange peut ouvrir le monde et permettre aux gens d’exercer leur liberté et de s’émanciper.”

Une ville les intéresse particulièrement : Tanger. Les Américains savent qu’ils peuvent être empêchés d’entrer en Méditerranée à tout moment par le Maroc. “Il y avait donc une certaine urgence et une importance stratégique à obtenir un accord commercial”, rappelle Franklin T. Lambert.

Le 18 mai 1821, le sultan Moulay Slimane va jusqu’à offrir un bâtiment aux Etats-Unis pour y installer leur mission diplomatique : la fameuse légation américaine de la “ville du Détroit”. Cet épisode reste l’un des symboles les plus durables de l’histoire Maroc–États-Unis.

Des participants à la Marche verte brandissent des drapeaux américains en 1975.
Le 6 avril 1975, des milliers de Marocains engagés dans la Marche verte vers le Sahara brandissent des drapeaux américains. — Georges Bendrihem / AFP

Comment les relations du Maroc et des États-Unis ont traversé les siècles d’histoire

Deux cent quarante ans après la signature du traité, les deux pays continuent d’entretenir un partenariat stratégique séculaire et durable. Cette histoire Maroc–États-Unis demeure l’une des relations diplomatiques les plus anciennes entre une puissance occidentale et un pays du monde arabe. Pour le professeur Allison, “le Maroc a soutenu les Etats-Unis quand ils étaient faibles et fragiles. Au cours des siècles qui ont suivi, beaucoup de choses ont changé que ni l’un ni l’autre n’avaient forcément anticipé. Toutefois, c’est une amitié qui va être amenée à durer.”

Pour le professeur émérite de Purdue, Franklin T. Lambert, “à l’époque, la Grande-Bretagne est convaincue que l’indépendance américaine ne durera pas. Le fait que le Maroc reconnaisse la République en tant qu’Etat souverain, indépendant et légitime, est alors énorme en termes de prestige. Aujourd’hui, le passé peut éclairer le présent. Le 250e anniversaire de l’indépendance américaine est une belle occasion pour les deux pays de ramener leurs citoyens à cette époque, à cette origine, au moment où les nouveaux Etats-Unis indépendants et le sultanat du Maroc se sont rapprochés.”

Cette relation a également été marquée par des épisodes majeurs du XXe siècle, notamment 245 ans de relations privilégiées, qui rappellent la profondeur du lien entre les deux pays.

Dans l’histoire récente, la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara a constitué un tournant diplomatique majeur. Washington continue de considérer le Royaume comme un partenaire stratégique pour les États-Unis, notamment dans la région nord-africaine et méditerranéenne. Sur ce dossier, le soutien américain au plan d’autonomie pour le Sahara marocain illustre la continuité des relations entre Rabat et Washington.

VOS QUESTIONS SUR L’HISTOIRE MAROC-ETATS-UNIS

Pourquoi le Maroc a-t-il reconnu les États-Unis avant la France ?

Le sultan Mohammed III voit dans les nouveaux États-Unis une opportunité commerciale et diplomatique. Le royaume cherche alors à diversifier ses partenaires et à renforcer sa position dans l’espace méditerranéen et atlantique.

Quand le Maroc reconnaît-il l’indépendance américaine ?

Le 20 décembre 1777, faisant du royaume chérifien le premier État à reconnaître officiellement les États-Unis.

Quel rôle joue le traité de 1786 ?

Le traité de paix et d’amitié signé entre les deux pays sécurise les relations commerciales et diplomatiques entre le Maroc et les États-Unis.

Pourquoi Tanger est-elle importante dans cette histoire ?

La ville accueille la légation américaine offerte par le sultan Moulay Slimane en 1821. Elle devient un symbole durable de l’amitié entre les deux pays.

Pourquoi cette relation reste-t-elle importante aujourd’hui ?

Parce qu’elle constitue l’une des plus anciennes relations diplomatiques continues entre les États-Unis et un pays du monde arabe et africain.

Yassir Guelzim

Yassir GUELZIM

Journaliste, auteur et réalisateur, Yassir Guelzim évolue depuis plus de vingt-cinq ans entre presse écrite, radio, télévision et documentaire. La constante de son parcours : décrypter les dynamiques politiques, les sociétés en mouvement et les fractures du monde contemporain.Collaborateur du courrier de l'atlas depuis 2017, il a également travaillé en tant que journaliste à LCI pendant près de quinze ans mais aussi France 3, RMC Moyen-Orient–RFI, France Inter et France Culture, couvrant notamment les élections marocaines de 2002 et de nombreux enjeux liés au monde arabe et à l’espace méditerranéen.Son travail s’est progressivement étendu à l’écriture et à la réalisation documentaire. Co-auteur et co-réalisateur de L’Archipel des Français Libres (France 5, 2021), il explore les mémoires maritimes et les trajectoires méconnues de l’histoire française. L’ouvrage tiré du film reçoit une mention du jury du Prix Étienne Taillemite en 2023. En 2024, il signe également La Prohibition Américaine, une aubaine française, diffusé sur France 5 dont un ouvrage aux éditions Mon Autre France sortira en octobre 2026.Fondateur de la société Mediterranean Press TV News Production, qu’il dirige pendant dix ans, il produit des reportages et documentaires diffusés sur Arte, France 24, Al Jazeera ou Sky News Arabic.Diplômé du département de Sciences Politiques de Paris La Sorbonne et de l'Université de sciences économiques de Montpellier I, Yassir Guelzim conjugue regard analytique, rapport économique et exigence narrative. Spécialisé sur l'économie, il peut aussi traiter de questions politiques, géopolitiques ou sociétales. Ses articles et interviews interrogent les rapports de pouvoir, les identités politiques et les mutations géopolitiques, avec une attention particulière portée sur le Maroc, l'Afrique, le Proche-Orient et les sociétés méditerranéennes.