Vu sur les réseaux. Algérie/Tunisie : lorsque le complotisme peine à convaincre

 Vu sur les réseaux. Algérie/Tunisie : lorsque le complotisme peine à convaincre

Le dernier bilan officiel des incendies qui ravagent le nord-est de l’Algérie fait état d’au moins 12 morts et de 54 blessés. Un chiffre fortement contesté sur le terrain où les décomptes locaux font état de dizaines de décès

Ce weekend a donné à voir une séquence historique similaire en Algérie et en Tunisie où des internautes des deux pays expriment leur ras le bol respectivement face aux explications complotistes du pouvoir algérien concernant les incendies meurtriers qui ravagent le pays, et face à l’argumentaire de Carthage s’agissant de la pénurie d’eau minérale qui continue de sévir en Tunisie.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a ordonné dimanche 30 août une modification du code pénal avant le 15 septembre, afin d’y inclure la peine de mort contre quiconque provoque délibérément un incendie. Une décision qui fait suite aux violents incendies qui ont ravagé plusieurs wilayas, causant des pertes humaines et d’importants dégâts matériels.

« Vous réintroduisez la condamnation à mort par les circuits normaux », a sommé le chef de l’État au ministre de la Justice, Lotfi Boudjemaa, qui était présent à une réunion au sommet consacrée à cette catastrophe.

La veille, Tebboune qui s’était rendu au chevet de victimes hospitalisées avait déclaré devant les caméras : « Il est vrai que la vitesse du vent n’a pas permis aux avions d’effectuer leur travail d’extinction des flammes, mais je pense qu’il y a quelque chose de criminel… Ce n’est pas normal ».

A la sortie de l’hôpital, le président réitère encore la même thèse d’un incendie prémédité, sans plus de précisions : « Ceux qui ne croient pas en notre résilience se trompent sur toute la ligne », a-t-il martelé.

 

Incrédulité de nombreux algériens

Sur la toile, les réactions fusent aussitôt. Certains dénoncent une volonté de faire diversion, en déplaçant le débat sur le front controversé de la peine de mort qui n’a pas été appliquée en Algérie depuis 1993. « Maintenant plus personne ne parle de la responsabilité de l’État dans les ravages qu’ont provoqué ces incendies. Non. Maintenant on va débattre de la peine de mort », ironise une internaute :

 

Même constat pour Brahim Younessi qui déplore la tentation d’instrumentaliser l’émotion populaire pour trouver un coupable :

 

« Après les incendies de 2021, Tebboune avait promis de prendre des mesures pour que ce genre de catastrophe ne se reproduise plus. Quelles mesures concrètes de prévention ont réellement été mises en place depuis ? », s’interroge pour sa part la page Intelligent analysis.

 

Le vidéaste Abdou Semmar pointe enfin le manque d’anticipation et de débroussaillage en amont : « Alors que le réchauffement climatique et la fatalité sont souvent pointés du doigt, une question s’impose : pourquoi l’Algérie enregistre-t-elle une récurrence aussi élevée de saisons meurtrières ? Si le climat déclenche le feu, la gouvernance détermine s’il se transforme en tragédie humaine. Dans cette vidéo, nous analysons la formule scientifique du risque (Risque = Aléa × Exposition × Vulnérabilité / Capacités) pour démontrer comment l’absence d’anticipation, d’alerte territorialisée et de contrôles publics transforme des dangers connus en catastrophes nationales sous le régime Tebboune ».

 

Un axe Tunis – Alger de l’argumentaire conspirationniste ?

Au même moment, la pénurie d’eau minérale en bouteille continue de sévir en Tunisie. Le président Kaïs Saïed avait visité la semaine dernière une unité d’embouteillage d’eau dans le contexte d’une crise d’approvisionnement qui s’est aggravée. Commentant la situation, il a employé une formule devenue familière dans son discours, rappelant mot pour mot celle de son homologue algérien : « Ce qui se passe n’est pas normal ».

Pour Tarak Kahlaoui, ancien directeur de l’Institut tunisien des études stratégiques relevant de la présidence de la République, cette formule exprime en réalité « l’incapacité du pouvoir à comprendre les causes des événements, et son insistance à substituer au diagnostic des hypothèses complotistes ».

 

L’ancien universitaire s’étonne qu’à la faveur de cette rhétorique, les experts sont écartés des mécanismes d’interprétation :

« Lors de cette même visite, un responsable de l’unité d’embouteillage a tenté d’expliquer au président que les perturbations de production étaient dues aux coupures d’électricité survenues dans le pays en juillet. Elles ont touché de nombreuses zones industrielles et nui au rythme de production dans plusieurs secteurs. Cette explication peut être vérifiée sur le terrain : les observateurs proches du dossier confirment que les stocks d’eau embouteillée ont effectivement été épuisés durant la seconde moitié de juillet, au moment où l’approvisionnement électrique était perturbé dans plusieurs zones industrielles. Pourtant, ce type d’explication — malgré sa précision technique et sa vérifiabilité — ne semble pas trouver une écoute attentive chez ceux qui sont censés fonder leurs décisions sur les faits plutôt que sur l’intuition.

Le paradoxe est double : lorsqu’une explication rationnelle et vérifiable est fournie au pouvoir par un agent de terrain qui connaît les détails de la production mieux que quiconque, elle est accueillie avec une quasi-indifférence. À l’inverse, l’interprétation complotiste toute faite reçoit une confiance totale, sans devoir apporter la moindre preuve. C’est précisément ce qui fait que le véritable « anormal » ne réside pas dans la panne, mais dans le mécanisme mis en œuvre pour la traiter. »

Il explique enfin comment le complot est envisagé comme une dispense de responsabilité :

« L’interprétation complotiste n’est pas une simple erreur d’analyse passagère : c’est un choix fonctionnel qui remplit des rôles précis. D’abord, elle dispense de rendre des comptes : si la panne relève d’un complot, alors disparaît la question de la planification, notamment de l’anticipation d’une éventuelle crise électrique estivale, de la maintenance régulière et du calendrier des investissements dans les infrastructures hydrauliques. Ensuite, elle fournit un bouc émissaire tout désigné, vers lequel peut être dirigée la colère populaire au lieu de viser ceux qui détiennent réellement le pouvoir de décision. Enfin, elle instaure un état d’exception permanent, justifiant la suspension du débat rationnel : la « crise » devient alors une lutte existentielle plutôt qu’une question de gestion ».

L’analyste économique Abdelbasset Sammari pointe quant à lui l’opacité des autorités et la rétention d’information :

 

« S’il existe un « complot », comme l’affirme le président Kaïs Saïed, qu’on commence donc par regarder du côté du ministère des Finances… les conséquences de l’opacité, elles, sont bien réelles. Politiquement, sans information à temps, il n’y a ni contrôle sérieux, ni débat public éclairé, ni véritable reddition des comptes ».

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie