Prisons tunisiennes : la canicule révèle une crise carcérale mortelle

 Prisons tunisiennes : la canicule révèle une crise carcérale mortelle

Après une nouvelle vague de chaleur, plusieurs décès de détenus signalés cet été en Tunisie ravivent les alertes sur la surpopulation, l’accès aux soins et l’opacité des établissements pénitentiaires. Les organisations de défense des droits humains réclament des investigations indépendantes et des mesures immédiates.

 

La récente canicule (jusqu’à 49 degrés enregistrés fin août) a mis en lumière une situation carcérale déjà décrite comme critique. Selon les chiffres relayés par les organisations de la société civile, la population pénitentiaire tunisienne serait passée d’environ 23 000 personnes en 2022 à plus de 33 000 en 2025. Dans plusieurs établissements, le taux d’occupation dépasse très largement les capacités prévues : environ 250 % à Kairouan et 210 % à la prison de Mornaguia, notamment.

Dans ces cellules surchargées, l’été devient une épreuve supplémentaire. Ventilation insuffisante, accès irrégulier à l’eau, sanitaires dégradés et manque de soins composent un environnement particulièrement dangereux pour les personnes souffrant de pathologies chroniques ou de troubles psychiques. Des témoignages font également état de coupures d’eau et d’électricité, alors que les températures ont approché les 50 degrés par endroits.

>> Lire aussi : Antonino Urru : la mort mystérieuse d’un ancien militaire italien dans une prison tunisienne

Fin août, le président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, Bassem Trifi, a alerté sur le décès de cinq détenus en une seule journée dans des prisons du Grand Tunis. Une info relayée par des médias locaux qui ont rapporté que cinq détenus de Mornaguia étaient morts dans la journée du 28 août, dans un contexte de forte chaleur et de vive émotion parmi les familles. Les circonstances précises de ces décès doivent encore être établies.

L’administration pénitentiaire assure, de son côté, que les détenus bénéficient d’un suivi médical et que les transferts hospitaliers sont organisés lorsque nécessaire. Elle affirme également avoir pris des dispositions pour assurer l’approvisionnement en eau et prévenir les risques liés à la chaleur. Mais faute d’accès indépendant et régulier aux établissements, ces garanties restent difficiles à vérifier.

 

Des morts « suspectes » et l’exigence d’une réponse immédiate

Pour l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et son programme SANAD, le problème dépasse la seule canicule. Treize morts suspectes ont été documentées entre mai 2025 et avril 2026, sans compter les décès signalés durant l’été. L’OMCT accompagne au total 36 familles concernées par des décès survenus dans des circonstances non élucidées en détention ou après des interventions des forces de sécurité. Les dossiers évoquent des négligences médicales présumées, des violences alléguées et des enquêtes qui peinent à aboutir.

Fin juillet, trois décès avaient déjà été signalés en quelques jours à Gabès et Borj El Amri. Des proches ont évoqué des traces de violences, des difficultés d’accès à l’eau ou des placements en cellule disciplinaire. Ces éléments sont des allégations familiales : ils appellent précisément des enquêtes judiciaires, médico-légales et contradictoires.

La LTDH réclame l’ouverture d’enquêtes urgentes, indépendantes et transparentes sur chaque décès. Elle demande aussi le rétablissement effectif de ses visites, dont certaines ont été entravées ces derniers mois, ainsi qu’un accès réel des familles et des avocats à l’information. La société civile appelle enfin à garantir sans interruption l’eau, l’électricité et les soins, à identifier les détenus les plus vulnérables et à réduire rapidement la surpopulation par un recours accru aux alternatives à la détention et à la libération des personnes en détention provisoire lorsque la loi le permet.

Face à cette funeste série noire, l’enjeu n’est plus seulement humanitaire. Il est aussi institutionnel : établir les responsabilités, protéger les vivants et rappeler que la privation de liberté ne peut jamais signifier la privation de dignité ou de soins.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie