Tribune | Youssef Chahine, cent ans après : et si la liberté se chantait encore ?

 Tribune | Youssef Chahine, cent ans après : et si la liberté se chantait encore ?

Amal Guermazi, violoniste, musicologue et cheffe de l’orchestre Mazzika.

Cent ans après sa naissance, que reste-t-il du souffle révolutionnaire de Youssef Chahine ? Beaucoup plus qu’un héritage cinématographique. À l’heure où l’on célèbre le centenaire de ce géant du cinéma mondial, son œuvre continue de résonner avec une actualité troublante. Parce que Chahine n’a jamais séparé la liberté de la joie, la résistance du désir, la pensée du mouvement. Et parce que, chez lui, la musique n’a jamais été un simple accompagnement : elle était une manière de tenir tête à ceux qui voudraient réduire le monde à une seule voix.

En bref

  • Youssef Chahine est né en 1926 à Alexandrie.
  • La musique occupe une place centrale dans son œuvre cinématographique.
  • Le cinéaste transforme progressivement la comédie musicale en langage politique.
  • Le Destin oppose notamment deux conceptions de la musique et du monde.
  • Amal Guermazi rend hommage à cette approche lors d’un concert-conférence autour du film.

Le cinéaste égyptien Youssef Chahine photographié à Paris en 1977.
Youssef Chahine à Paris en 1977. © ROGER VIOLLET / AFP

Une liberté née du mélange

Né en 1926 dans une Alexandrie cosmopolite alors sous domination britannique, le jeune Youssef grandit au carrefour d’une incroyable effervescence culturelle. Égyptiens, Grecs, Italiens, Français, Libanais et Anglais s’y côtoient. Ce métissage originel marque à jamais sa sensibilité artistique. Écartelé entre plusieurs mondes, il se passionne pour la comédie musicale hollywoodienne, vouant un culte à Fred Astaire et Gene Kelly, tout en étant bercé par l’âge d’or du cinéma égyptien. Cette double culture, loin de constituer une contradiction, devient la matrice de son œuvre.

C’est peut-être là que se trouve déjà une première leçon de Chahine : la liberté naît du mélange. De la rencontre des langues, des musiques, des imaginaires. De la possibilité d’aimer plusieurs cultures sans avoir à choisir son camp.

De la comédie musicale au cinéma dissident

À ses débuts, en 1950 avec Papa Amine, Chahine s’empare naturellement de la comédie musicale et dirige les grandes stars de la chanson arabe. En 1957, C’est toi mon amour, porté par Farîd el-Atrache et Chadia, devient l’un de ses grands succès populaires.

Le film est tourné dans des conditions rocambolesques, sous les bombes de la guerre de Suez. Chahine, sans le sou, accepte un scénario qu’il juge médiocre, mais choisit de le subvertir par la farce. C’est là que surgit une rocambolesque affaire.

La censure pèse la bobine physique du film pour lui appliquer une taxe. Mais la star Farîd el-Atrache s’offusque du poids du film (22 kilos) et, par orgueil, refuse de sortir un long-métrage qui n’atteindrait pas la barre des 24 kilos de pellicule. Qu’à cela ne tienne. Il compose une chanson en une seule nuit.

Chahine filme alors dans l’urgence une scène de mariage dans le désert afin d’ajouter les kilos de pellicule manquants. « Zina », devenue depuis un classique du cinéma arabe, serait ainsi née d’un caprice de star.

La scène pourrait n’être qu’une amusante péripétie de tournage. Elle dit pourtant quelque chose de Chahine. Face aux contraintes, faire preuve de créativité.

Mais le divertissement ne lui suffit bientôt plus. En 1958, avec Gare centrale, il opère un virage radical vers le cinéma d’auteur et le néoréalisme. Il y aborde le désir refoulé et la folie meurtrière, allant jusqu’à interpréter lui-même le personnage principal.

L’échec commercial du film le confronte à un choix : continuer à produire les comédies populaires qui font son succès ou suivre une voie plus exigeante. Il choisit la seconde.

Son rapport au pouvoir politique sera tout aussi complexe. Sous Nasser, Chahine croit aux valeurs laïques, socialistes et panarabes portées par le régime. En 1963, il réalise Saladin, œuvre historique aux accents propagandistes assumés. Mais l’idylle est de courte durée.

En 1964, Un jour… Le Nil, consacré au barrage d’Assouan, est censuré et mutilé, jugé trop personnel et insuffisamment conforme à la célébration idéologique attendue. Chahine s’exile alors temporairement au Liban pour préserver sa liberté de création.

Puis vient 1967. La défaite de la guerre des Six Jours brise les espoirs politiques de Chahine et ébranle durablement les certitudes d’une génération. De ce traumatisme naît son cinéma dissident, à travers Le Choix, Le Moineau et Le Retour de l’enfant prodigue. Avec ce dernier film, il invente un genre qu’il baptise la « tragédie musicale ».

La formule résume toute son approche : la tragédie politique n’exclut pas la fête.

La musique, langage politique contre l’intolérance

Au contraire. Lorsque les mots sont surveillés, la chanson peut devenir un espace de liberté. Les intermèdes chantés et dansés permettent de contourner la censure, mais aussi de dénoncer la corruption, la bureaucratie et l’injustice. Chahine transforme alors ce qui pourrait n’être qu’un divertissement en langage politique.

Plus tard, face à l’effondrement d’une industrie cinématographique égyptienne étouffée par la bureaucratie, la coproduction franco-égyptienne lui offre une nouvelle liberté. Il peut notamment mettre ses négatifs à l’abri à l’étranger et s’affranchir davantage de la censure nationale.

Chahine théorise alors ce qu’il appelle le « Divertissement de combat », ou cette « résistance festive » qui consiste à faire passer des messages politiques sans renoncer à la beauté du spectacle.

Cette idée prend une force particulière dans les années 1990, lorsqu’il affronte la montée de l’intégrisme religieux en Égypte et en Algérie. Avec L’Émigré, en 1994, il revisite l’histoire biblique de Joseph pour rappeler la tradition de tolérance de l’Égypte. Face aux attaques et aux procédures judiciaires, il répond trois ans plus tard par Le Destin.

Dans cette fresque située dans la Cordoue du XIIe siècle, Chahine met en scène Averroès confronté à une secte fanatique qui cherche à embrigader la jeunesse et à imposer son pouvoir, allant jusqu’à brûler les livres. Pour combattre l’intolérance, le cinéaste ne choisit ni le sermon ni l’austérité. Il choisit la musique, la danse et la poésie.

Et c’est là que son cinéma devient particulièrement politique.

Dans Le Destin, deux mondes musicaux s’opposent. Celui de la tolérance et de la pensée libre est porté par Gamr el-hawa, chanson joyeuse et multiculturelle où Chahine mêle influences arabes, flamenco gitan et musique classique occidentale. En face, les fanatiques sont filmés dans une esthétique sombre, rigide, répétitive. Leur rituel repose sur un seul instrument, le bendir, et sur un chant monocorde destiné à susciter la transe et la soumission.

Ce contraste n’est pas décoratif. Il oppose deux visions du monde.

D’un côté, la musique circule, emprunte, mélange, se transforme. Elle ouvre les corps et les esprits. De l’autre, elle se répète, se fige, enferme. Chahine utilise ainsi des anachronismes musicaux volontaires, délaissant la musique arabo-andalouse médiévale au profit de rythmes contemporains et du dialecte égyptien. Le passé devient alors un miroir du présent.

Youssef Chahine pose dans son bureau au Caire en 2001.
Youssef Chahine dans son bureau au Caire, le 11 juin © 2001.MARWAN NAAMANI / AFP

Le métissage musical comme position politique

Chez Chahine, le métissage n’est donc pas seulement esthétique. Il est une position politique.

Cela explique aussi son rapport charnel à la création musicale. Bien qu’il n’ait jamais reçu de formation musicale académique, il possède un rapport physique à la musique. Dans son appartement trônent un clavier électronique et un accordéon d’étude. Il compose d’une seule main et, ne sachant pas lire le solfège traditionnel, invente son propre système de notation : des notes écrites en toutes lettres, des flèches pour indiquer les mouvements de la mélodie, des signes pour les touches noires.

Il participe à l’écriture des chansons et pense l’instrumentation. Sa discothèque, riche d’opéras occidentaux, de variété française, de compilations indiennes et d’opérettes de Fayrouz, témoigne de cette curiosité sans frontières.

Même lorsqu’il filme les musiciens, Chahine refuse les conventions. En 1969, il filme Oum Kalthoum en concert à Tanta avec une caméra dynamique, rompant avec les captations frontales et statiques. Il la filme de côté, de dos, avec le public, zoome sur son foulard. Ces images, les seuls rushes en couleurs connus de l’Astre de l’Orient, seront plus tard intégrées à La Mémoire.

Cette façon de filmer dit peut-être autant Chahine que ses scénarios : regarder autrement pour faire voir autrement.

Cent ans après sa naissance, c’est peut-être ce que son œuvre nous demande de ne pas oublier. Chahine n’a jamais cessé de se méfier des identités closes, des vérités uniques et des discours qui prétendent savoir à la place des autres. Son Alexandrie originelle, ses musiques mêlées, ses personnages déchirés entre plusieurs mondes, ses tragédies musicales sont autant de manières de défendre une même idée : la liberté ne se construit pas dans la pureté, mais dans la circulation.

Dans un monde où les fanatismes cherchent encore à imposer des frontières entre les cultures, les croyances et les individus, Chahine continue ainsi de nous parler. Non pas comme une figure figée du patrimoine, mais comme un artiste qui nous rappelle que l’on peut répondre à l’obscurantisme par la pensée, à la violence par la beauté, au dogme par le mélange.

Et peut-être surtout à la peur par la fête.

Chahine disait de la musique qu’elle était le « nœud essentiel » reliant tous les arts, le déclic premier qui déclenchait l’écriture de ses scénarios. Pour son centenaire, il serait tentant de célébrer le cinéaste engagé, le provocateur, le défenseur de la liberté. Mais il faut aussi se souvenir de cette intuition fondamentale : chez lui, la résistance ne se contente jamais de dénoncer. Elle chante, elle danse, elle aime et elle mélange.

Cent ans après sa naissance, les chansons et les danses de Youssef Chahine continuent ainsi de porter une idée simple et profondément politique. Face à ceux qui voudraient faire taire la pluralité du monde, il est encore possible de lui répondre en chantant.

🎬 À voir : Le Destin de Youssef Chahine en présence d’Amal Guermazi

Le Destin, le chef-d’œuvre de Youssef Chahine, sera projeté avec Play It Again !, suivi d’un concert-conférence d’Amal Guermazi, musicologue et cheffe de l’orchestre Mazzika.

📅 Mardi 22 septembre à 20h
📍 Le Louxor, Paris

 

 

 

> A lire aussi : Portrait | Amal Guermazi, Maestra en chef

Amal Guermazi dirige l’orchestre Mazzika sur scène.
La musicologue Amal Guermazi, fondatrice et directrice artistique de l’orchestre Mazzika, sur scène avec les musiciens de l’ensemble. © Khouloud Abdehedi

 


Vos questions sur Youssef Chahine et la musique

Pourquoi la musique est-elle importante dans le cinéma de Youssef Chahine ?

Elle ne constitue pas un simple accompagnement : elle devient un langage permettant d’exprimer la liberté, la résistance et le métissage.

Quel film marque le tournant de Chahine vers le cinéma d’auteur ?

Gare centrale, réalisé en 1958, marque un virage vers le cinéma d’auteur et le néoréalisme.

Comment Chahine utilise-t-il la musique dans Le Destin ?

Il oppose deux univers musicaux pour mettre en scène le conflit entre tolérance et fanatisme.

Qu’est-ce que le « Divertissement de combat » ?

C’est une conception de Chahine consistant à transmettre des messages politiques sans renoncer au spectacle, à la musique et à la beauté.

Où voir Le Destin avec Amal Guermazi ?

Le film est programmé avec Play it Again ! et Amal Guermazi en concert-conférence le mardi 22 septembre à 20 heures au Louxor, à Paris. L’événement est bien référencé dans la programmation de Play it Again ! et dans les agendas culturels.

La rédaction