Tunisie. Pourquoi la Banque mondiale prédit-elle un ralentissement de la croissance ?

 Tunisie. Pourquoi la Banque mondiale prédit-elle un ralentissement de la croissance ?

Après le rebond enregistré en 2025, l’économie tunisienne semble déjà entrer dans une nouvelle phase de ralentissement, selon l’institution financière de Washington.

Dans son dernier Bulletin de conjoncture économique consacré à la Tunisie, publié le 22 septembre, la Banque mondiale ramène sa prévision de croissance pour 2026 à 2,3%, contre 2,5% encore anticipés en juin.

Titré « Stronger Water Management Could Unlock Growth, Protect Jobs, and Build Resilience in Tunisia » (une meilleure gestion de l’eau pour libérer le potentiel de la croissance, protéger l’emploi et renforcer la résilience en Tunisie), la banque y prévoit par ailleurs une croissance moyenne de seulement 2,1% sur la période 2027-2028 désormais. Un scénario qui confirme, au-delà des variations conjoncturelles, la difficulté persistante de l’économie tunisienne à renouer avec un rythme de croissance suffisamment élevé pour transformer durablement le marché de l’emploi et améliorer le niveau de vie des Tunisiens.

Le constat est d’autant plus significatif que la croissance a atteint 2,7% en 2025 et encore 2,4% en glissement annuel au premier semestre 2026. Cette progression pourtant encourageante avait notamment été portée par le redressement de l’agriculture, les industries mécaniques et électriques ainsi que le tourisme. Mais derrière cette performance globale, la Banque mondiale relève d’importantes divergences sectorielles : les hydrocarbures, le textile et le secteur financier ont continué à peser sur l’activité.

 

Un ralentissement qui n’est pas seulement conjoncturel

La révision à la baisse intervient certes dans un contexte extérieur particulièrement défavorable. La Banque mondiale souligne en effet l’impact du conflit au Moyen-Orient et de la hausse des prix du pétrole sur une économie tunisienne encore fortement dépendante des importations énergétiques. Au premier semestre 2026, le déficit énergétique a augmenté de 30%, tandis que le déficit courant progressait de 49% en valeur nominale. À la mi-juillet, le remboursement d’un eurobond avait par ailleurs entraîné une diminution de 2,47 milliards de dinars des réserves en une seule journée, faisant passer leur couverture de 101 à 92 jours d’importations.

La trajectoire des équilibres extérieurs constitue ainsi « l’un des points de vigilance majeurs », note le rapport. La Banque mondiale prévoit un déficit courant équivalant à 4,1% du PIB en 2026, avant une réduction progressive à 3,1% en 2028. Dans le même temps, le déficit budgétaire devrait atteindre 6% du PIB cette année, tandis que la dette publique grimperait à 84,2% du PIB, avant de refluer à 81,9% en 2028 selon les projections de l’institution.

Les autres institutions internationales dressent un tableau comparable, même si leurs calendriers de prévision diffèrent. Le FMI affiche actuellement une projection de croissance de 2,1% pour la Tunisie en 2026. Tout aussi circonspecte, la Banque africaine de développement table également sur 2,1% en 2026. Si ces écarts de prévision tiennent aux dates et aux hypothèses retenues, ils convergent sur un même constat : la croissance tunisienne demeure très modérée dans une région où le FMI prévoit une croissance robuste du PIB de l’Algérie voisine à 3,8 % en 2026 et 4,4 % pour le Maroc.

 

L’eau, l’investissement et le risque d’une croissance durablement faible

Le nouveau bulletin de la Banque mondiale ajoute une dimension structurelle à ce diagnostic : la contrainte hydrique. Avec environ 380 mètres cubes d’eau douce renouvelable par habitant et par an, la Tunisie se situe très en dessous du seuil international de pénurie absolue fixé à 500 mètres cubes. Selon la Banque mondiale, en l’absence de mesures correctives, la pénurie d’eau pourrait réduire le PIB tunisien de 6,4% à l’horizon 2050 et entraîner la disparition d’au moins 30% des emplois agricoles d’ici le milieu du siècle.

Cette contrainte vient s’ajouter à des faiblesses déjà identifiées : accès limité au financement, obstacles à la concurrence, faible investissement privé et niveau élevé de la dette publique. La Banque mondiale estime d’ailleurs que la croissance moyenne de 2,1% attendue en 2027-2028 repose sur l’absence de réformes structurelles suffisamment durables.

L’économiste Aram Belhadj va plus loin dans son analyse des nouvelles projections. S’appuyant sur les chiffres de la Banque mondiale, il estime que les « marges de sécurité » de l’économie tunisienne commencent à s’éroder à partir de 2026. Il met en avant la combinaison entre ralentissement de la croissance, creusement du déficit courant et diminution de la couverture des réserves en devises. Pour lui, la Tunisie se trouve dans une situation de « stabilité fragile sans décollage ».

L’économiste conditionne toutefois son diagnostic à l’évolution des politiques économiques. Il appelle à pousser l’investissement et l’industrialisation « à la plus grande échelle », à diversifier les sources de devises et à améliorer la qualité des dépenses publiques. À défaut, prévient-il, « des années très difficiles » pourraient se profiler.

 

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Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie