Affaire « Houris » : Aïcha Dahdouh sort du silence et prend ses distances avec Kamel Daoud

 Affaire « Houris » : Aïcha Dahdouh sort du silence et prend ses distances avec Kamel Daoud

Saâda Arbane et son époux lors de l’interview sur One TV, le 15 novembre 2024. Crédit photos : Capture d’écran ONE TV / YouTube – JULIEN DE ROSA / AFP

À la veille d’échéances judiciaires importantes respectivement en Algérie et en France, Aïcha Dahdouh, psychiatre et épouse de l’écrivain Kamel Daoud, lauréat du prix Goncourt 2024, a décidé de faire entendre sa propre voix.

Dans une déclaration publiée sur le réseau social X, elle clame ainsi son innocence face aux accusations dont elle fait l’objet : essentiellement la violation du secret médical et le vol de dossier médical. Elle affirme également ne pas partager les positions de son époux sur l’Algérie, l’islam et la Palestine. Une prise de parole sans équivoque, qui intervient dans une affaire mêlant littérature, respect de la vie privée et mémoire douloureuse de la décennie noire algérienne.

 

Une affaire née de la publication de « Houris »

Publié chez Gallimard et couronné par le prix Goncourt en novembre 2024, Houris plonge dans les traumatismes de la guerre civile algérienne des années 1990. Rappelons que le roman raconte l’histoire d’Aube, une jeune femme devenue muette après avoir été égorgée par un islamiste. Saâda Arbane, âgée de 32 ans, est rescapée d’un massacre commis durant cette période. Elle affirme avoir reconnu son propre parcours dans celui du personnage et accuse l’écrivain d’avoir exploité son histoire personnelle sans son consentement.

La plaignante soutient que des informations confidentielles auraient été transmises à l’auteur par son épouse, qui l’avait suivie en tant que psychiatre. Deux plaintes ont été déposées en Algérie en 2024, visant notamment le respect du secret médical et les dispositions légales encadrant l’évocation de la décennie noire. Or, Aïcha Dahdouh rejette catégoriquement ces accusations, tandis que Kamel Daoud défend le caractère fictionnel de son œuvre.

Le dossier s’inscrit dans un contexte judiciaire déjà lourd pour l’écrivain franco-algérien. En avril 2026, celui-ci a en effet annoncé avoir été condamné par contumace en Algérie à trois ans de prison ferme et à cinq millions de dinars d’amende, dans une procédure distincte liée à la loi sur la paix et la réconciliation nationale. En France, une procédure concernant l’atteinte à la vie privée suit également son cours. Il convient de distinguer ces différents volets : la relaxe prononcée en septembre 2026 dans une affaire de diffamation ne tranche pas, à elle seule, les accusations relatives à l’utilisation présumée de l’histoire de Saâda Arbane.

 

« La voix de Kamel Daoud ne doit pas effacer la mienne »

C’est dans ce contexte qu’Aïcha Dahdouh a choisi de sortir du silence. Dans son communiqué du 25 octobre, elle revendique son indépendance de parole et réaffirme son attachement à la déontologie médicale. « Je suis innocente. Je n’ai pas divulgué le secret médical. Je n’ai pas volé de dossier », écrit-elle, avant de rappeler que le médecin est le dépositaire du dossier médical, au service de la personne soignée.

La psychiatre explique par ailleurs avoir souhaité comparaître devant la justice algérienne, mais affirme que les prises de position de son époux et une situation familiale douloureuse l’en ont empêchée. Elle entend également se démarquer publiquement de l’écrivain sur plusieurs questions politiques et idéologiques. « Sur trois questions essentielles, l’Algérie, l’islam et la Palestine, je ne partage pas les positions de Kamel Daoud », précise-t-elle. Elle ajoute que leurs divergences portent plus profondément sur « le regard porté sur la douleur d’autrui ».

Cette prise de parole intervient alors que le tribunal d’Oran doit se prononcer en ce 27 octobre sur les poursuites visant la psychiatre. En France, une audience finale est quant à elle annoncée pour le 9 décembre dans le volet judiciaire relatif à la vie privée.

Au-delà du sort des protagonistes, l’affaire pose une question délicate : où s’arrête la liberté de création lorsque des personnes estiment reconnaître leur histoire intime dans une œuvre littéraire ? Elle interroge également la protection du secret médical et la possibilité de traiter les traumatismes de la décennie noire sans exposer davantage celles et ceux qui les ont vécus. Autant de questions à caractère éthique qui dépassent le conflit personnel et judiciaire entre les protagonistes.

 

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie