Le 17 octobre 1961, vu de l’Algérie

 Le 17 octobre 1961, vu de l’Algérie

Redouane Khaled membre du bureau national du MDS (Mouvement démocratique et social)


Le 17 octobre 1961, à Paris, 30 000 Algériens bravent le couvre-feu imposé depuis le 3 octobre aux « Français musulmans » par le préfet de police, Maurice Papon. Tous manifestent pour le droit à l'indépendance. La répression à l'encontre de cette marche pacifique finira en bain de sang avec de nombreux Algériens qui seront jetés dans la Seine.


Le bilan officiel initial, qui fait état de 3 morts, sera vite revu à la hausse après que des corps sans vie sont retrouvés dans les eaux du fleuve dès le lendemain. Aujourd'hui, les historiens parlent de 200 morts. Cet épisode tragique de la guerre d'Algérie sera longtemps occulté en France. Il faut attendre 2012 pour que François Hollande alors chef de l'Etat, reconnaisse enfin la responsabilité de la République française dans ce massacre. 


Redouane Khaled est algérien. Nous l'avons rencontré à Alger où il vit. Il est membre du bureau national du MDS (Mouvement démocratique et social), un parti de gauche qui présentera un candidat à l'élection présidentielle de 2019. Nous avons voulu savoir ce que représentait le 17 octobre 1961 de l'autre côté de la Méditerranée. 


L'Algérien sait-il ce qu'il s'est passé le 17 octobre 1961 à Paris ?


Oui. C'est une date assez connue en Algérie. A l'école, on nous en parle. D'abord de manière assez vague en classe de 5e, puis un peu plus détaillée au Lycée, même si cela reste insuffisant. Les programmes scolaires s'arrêtent aux faits, mais on n'aborde jamais ce que le 17 octobre 1961 a représenté pour tout le peuple algérien. Chaque année, les médias, presse écrite, radio mais aussi les chaines publiques, font des sujets. 


Comment le pouvoir algérien parle du 17 octobre ?


Mal. Et c'est une partie du problème. Le 17 octobre est devenu un symbole qu'on a vidé de sa substance. Chaque année, il y a une commémoration, mais le peuple n'est pas associé aux hommages. Faire du protocole, ça, ils savent faire ! Le 17 octobre est célébré en grande pompe mais les valeurs qui ont fait la révolution algérienne dans sa quête de liberté sont occultées consciemment. Le but : faire taire la verve contestataire qui sommeille chez chaque Algérien. Le Front de Libération Nationale (FLN) au pouvoir depuis la fin de la guerre de l'Indépendance utilise à son avantage cette partie de l'histoire pour se légitimer et rester au pouvoir. D'ailleurs, il ne devrait plus avoir de parti politique qui s'appelle le FLN. La révolution algérienne appartient à tout le peuple algérien et pas seulement à une poignée de dirigeants. 


Le 17 octobre 61 est-elle une date clef pour l'indépendance de l'Algérie ? 

Oui. C'est la première fois que des manifestations sont organisées sur le territoire de l'occupant. Tout événement qui a lieu à Paris a une résonance internationale. Et puis, avant, les massacres avaient lieu en terre algérienne, loin de la métropole française. A Paris, en 1961, on tuait aussi des Algériens. 


Quelle est l'importance de la Fédération Française du FLN pendant la guerre d'Algérie ? 


Elle a joué un rôle majeur dans la libération de l'Algérie. La Fédération française du FLN était considérée comme la 7e région algérienne. Même s'ils ne vivaient pas sur le territoire algérien, les Algériens de France ont joué un rôle important. Le 17 octobre 1961 montre que chaque Algérien, peu importe où il se trouvait, était mobilisé pour l'indépendance de son pays. 


Vous avez 26 ans. N'êtes-vous pas lassé d'entendre parler sans cesse de la guerre d'Algérie ?


Non. J'ai envie, comme beaucoup, de m'appuyer sur les valeurs qui ont façonné la révolution algérienne pour construire ici dans mon pays une réelle démocratie. Les valeurs de la révolution algérienne sont les luttes contre les inégalités et contre les injustices. Elles ont aussi permis le début d'un mouvement international, d'un élan de solidarité et d'engagement dans le monde entier. L'Algérie d'après-guerre c'était la Mecque des Révolutionnaires, le mouvement des pays non alignés. Elle a accueilli sur son sol Nelson Mandela, les Blacks Panthers ou Yasser Arafat. Malheureusement, on ne fait pas de lien entre les luttes d'hier et d'aujourd'hui.


Propos recueillis par Nadir Dendoune

Avatar photo

Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.