31 ans après Brahim Bouarram, Gilles Manceron alerte sur la banalisation du racisme

 31 ans après Brahim Bouarram, Gilles Manceron alerte sur la banalisation du racisme

L’historien Gilles Manceron, spécialiste du fait colonial et membre de la Ligue des droits de l’homme.

Il y a trente et un ans, le 1er mai 1995, Brahim Bouarram était assassiné à Paris par des militants d’extrême droite en marge du défilé du Front national. Jeté dans la Seine depuis le pont du Carrousel, ce père de famille marocain de 29 ans devenait le symbole d’une violence raciste assumée, au cœur même de la capitale.

 

Trois décennies plus tard, alors que les commémorations se poursuivent chaque année, la mémoire de ce meurtre résonne avec une actualité politique troublante : banalisation des discours xénophobes, réécriture du passé colonial et progression électorale de l’extrême droite.

Pour l’historien Gilles Manceron, spécialiste du fait colonial et membre de la Ligue des droits de l’homme, il ne s’agit pas d’un simple retour du passé, mais d’une continuité idéologique jamais réellement combattue.

 

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LCA : Trente et un ans après l’assassinat de Brahim Bouarram, que représente encore ce crime ?

Gilles Manceron : C’est un crime profondément politique, même si certains ont tenté de le réduire à un « fait divers ». Il a été commis par des militants qui participaient à un défilé du Front national, dans un contexte de montée électorale très forte de l’extrême droite.

Ce n’était pas un accident : c’était le produit d’un climat, d’un discours, d’une idéologie.

Dès le lendemain, il y a eu une réaction : des manifestations, un hommage officiel avec François Mitterrand. Mais en face, Jean-Marie Le Pen niait tout caractère raciste. Cette négation fait partie du problème.

Et surtout, ce crime ne tombe pas du ciel. Il s’inscrit dans une histoire longue : celle du racisme en France et de l’héritage colonial. Le racisme anti-arabe, notamment, s’est structuré pendant la période coloniale, dans les relations entre la France et le Maghreb.

Aujourd’hui encore, on voit revenir des discours sur « l’invasion » ou la « remigration ». Ce sont des mots, mais derrière les mots, il y a des actes possibles. Brahim Bouarram en est la preuve tragique.

Est-ce que l’extrême droite a changé depuis ?

Il y a un changement de façade, oui. Mais sur le fond, les continuités sont fortes. L’antisémitisme a longtemps été un socle ; le racisme anti-arabe en est un autre, profondément ancré.

Ce qui a changé, c’est la stratégie : une normalisation du discours, une adaptation au champ politique. Mais cela ne signifie pas une rupture idéologique.

 

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Vous évoquez une banalisation du racisme inquiétante aujourd’hui…

Gilles Manceron : Oui. Il y a eu des alertes, notamment en 2002 avec l’accès de l’extrême droite au second tour. Mais depuis, au lieu d’un affrontement clair, on a assisté à des formes de reprise de ses thèmes par d’autres forces politiques.

Sur les questions mémorielles, notamment coloniales, il n’y a pas eu de travail suffisamment rigoureux. Au contraire, on voit parfois une réhabilitation implicite de la violence coloniale ou des discours sur ses « bienfaits ». Cela nourrit un imaginaire dangereux.

Pourquoi le travail de mémoire reste-t-il central ?

Parce qu’il permet de relier les discours aux conséquences concrètes. On ne peut pas séparer les mots des actes.

Quand on parle « d’envahisseurs » ou de « faux Français », on construit un climat de suspicion, de division. Et dans ce climat, certains passent à l’acte.

Honorer la mémoire de Brahim Bouarram, ce n’est pas seulement commémorer. C’est comprendre les mécanismes qui ont rendu ce crime possible — et qui peuvent encore le rendre possible aujourd’hui.

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Craignez-vous que ce type de drame puisse se reproduire ?

Oui, clairement. Quand on installe l’idée qu’une partie de la population ne serait pas vraiment française, qu’elle serait une menace, on crée les conditions de tensions extrêmes. L’histoire nous montre que ces logiques peuvent déboucher sur des violences. Il ne faut pas être naïf.

Que faire face à cette situation ?

Il faut reconstruire un large rassemblement antifasciste. C’est essentiel. Dans les années 1930, face à la montée des ligues racistes, il y a eu une mobilisation qui a conduit au Front populaire.

Aujourd’hui, les divisions affaiblissent cette capacité de réponse. Il faut aussi un travail pédagogique sur l’histoire, sur le colonialisme et sur les discriminations. C’est ce que nous essayons de faire, notamment à la Ligue des droits de l’homme.

 

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PS : Les associations antiracistes ont annoncé maintenir leur rassemblement en mémoire de Brahim Bouarram, avancé exceptionnellement de 9h30 à 11h après l’annonce d’une commémoration officielle organisée à 11h par la Ville de Paris. Elles réaffirment leur volonté de préserver « un temps autonome de recueillement et de mobilisation contre les violences racistes, dans un contexte de banalisation croissante des discours xénophobes ».

 

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