Dossier du Courrier.La drague change de genre

Selon un récent sondage, 61% des femmes estiment faire plus souvent le premier pas (crédit photo : Laurence Mouton/Altopress/AFP)

Les codes de la séduction ont-ils évolué depuis l’émergence des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc ? Les ardeurs ont-elles été réfrénées ? C’est ce que nous avons demandé à plusieurs célibataires. 

“Je me fais moins draguer qu’avant, je trouve ça ­dommage.” D’emblée, Meriem, 33 ans, célibataire, plante le décor. Le changement, elle l’a ressenti. Dans la façon de faire, ou plus précisément dans la façon de ne plus faire. “Franchement, c’est plutôt agréable de se faire aborder, concède-t-elle. Depuis la médiatisation des mouvements, je ressens plus de réticence chez les hommes, ils osent moins.” “Et pour quelle raison, à ton avis ?” la coupe son ami Brahim, 36 ans, toujours en quête de l’âme sœur. “Dès qu’on tente une approche, vous nous rembarrez – ‘j’ai pas le temps’ – avec la sensation qu’on vous agresse. Il n’y a plus de place pour la spontanéité, tout passe par la case du virtuel, maintenant”, ­déplore le jeune homme.

Meetic, eDarling, Adopte un mec, Mektoube… On ­recense aujourd’hui près de 2 000 sites de rencontres en France. Et il y en a pour tous les goûts, avec de multiples spécialisations (par partis ­politiques, religions, hobbies...). Selon une étude du baromètre de l’économie numérique de l’université Paris-Dauphine, réa­lisée avec Médiamétrie, près d’un célibataire sur trois y est ou y a été inscrit, et un Français sur deux inscrits aurait noué une relation sur la Toile.

“Le gars te plaît, tu lui plais, ça ‘matche’”

“Internet demeure un excellent moyen pour trouver quelqu’un qui nous plaît, mais aussi avec qui on a des affinités”, argumente Tanina, 27 ans, qui a l’habitude de passer par ces plateformes ou d’utiliser des applications du type Tinder. “Le gars te plaît, tu lui plais, ça ‘matche’. Après, on peut discuter pour du sérieux ou juste coucher ­ensemble, si on le souhaite.” Sa ­liberté de ton, la jeune fille l’assume. “Les codes ont changé. Les femmes ­n’hésitent plus à faire le premier pas vers les hommes qui leur plaisent, dans la rue, en soirée, et encore plus sur ce genre de sites. Ça rassure certaines de pouvoir parler ­librement derrière leur écran.”

Pour Ludovic, 38 ans, rodé aux sites de rencontres, les échanges manquent de sincérité : “Les gens ont ­appris à travailler leur image, ils modèrent leur avis ou ce qu’ils écrivent et sélectionnent des photos parfois vieilles de cinq ans. Tu te vends.” Tanina tempère et assure que ça ne change pas tant que ça du réel : “Que j’aille en boîte ou sur Tinder, je vais chercher un mec qui me plaît. Le gars qui vient t’accoster au bar, ou te demander de danser, tu le juges à quoi ? A son physique !”

Surveiller ses mots et ses gestes

Selon une étude publiée par l’Institut français d’opinion publique (Ifop) en janvier 2018, 72 % des hommes et 47 % des femmes reconnaissent avoir eu une relation sexuelle juste pour une nuit. Si les sites facilitent les choses, ils repoussent aussi de nombreux utili­sateurs, échaudés par l’absence d’humanité de ces rencontres en ligne. “Tu échanges quelques mots quand tu ne tombes pas sur une prostituée, et la fille te demande ce que tu fais, combien tu gagnes, dans quelle voiture tu roules, combien d’enfants tu veux avoir !” déplore Wissem, 28 ans, qui nous conte une expérience passée. “On ­rigolait bien lors de nos échanges, on s’est vu mais, là, j’étais le seul à parler : la fille pleine d’humour rencontrée en ligne avait disparu. De retour aux échanges par textos, elle me dit que je lui plais et qu’elle aimerait qu’on songe au ­mariage. A quoi bon ?”

Du coup, notre jeune sportif a repris le chemin de la vraie vie, pour le meilleur et pour le pire. “Avec les ­mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, on se sent plus scrutés par les femmes, explique-t-il. Nos mots, nos gestes, on doit faire plus attention au risque de se faire ­jeter fermement. Cette attitude a sans doute découragé certains hommes, mais il est faux de dire que les femmes ne veulent plus se faire ­draguer, qu’elles prendraient ça comme une agression. Tout dépend du feeling, de l’attirance, de la compli­cité. Rien n’a vraiment changé. Ah si, peut-être une chose : les femmes n’ont plus froid aux yeux. Je me fais parfois ­accoster de ­manière très directe. Avant, je ne vais pas vous mentir, ça m’arrivait très rarement. Main­tenant, ça se produit ­fréquemment.”

Une réalité confirmée par un récent sondage réalisé par l’institut YouGov : 61 % des femmes interrogées ­estiment faire plus souvent le premier pas, même si elles sont nombreuses (24 %) à préférer être courtisées.

Une question d’éducation

Quid des lourdauds, des harceleurs, des malotrus de la drague ? Les mouvements de dénonciation ont-ils eu raison de leur cas ? Non répond Tanina. “Franchement, ça n’a pas changé. Les mecs qui te touchent quand le ­métro est bondé, ceux qui te sifflent, qui t’insultent quand tu ne réponds pas, qui se permettent de se coller à toi, ils sont toujours là.” Et d’ajouter : “Je ne supporte pas les mecs en soirée que tu laisses passer, car la salle est bondée, et qui se permettent de poser leur main sur tes hanches en ­passant. Mais pourquoi tu me touches ? !” “Je pensais que ça vous plaisait”, rétorque Brahim, penaud.

Finalement, pour Tanina, “ceux qui respectaient les femmes le font toujours, et ceux qui se comportent comme des machos n’ont pas changé de comportement”. Il faudrait bien plus que de simples mouvements, assure-t-elle, pour éradiquer ce harcèlement de rue et cette drague déplacée : “Là, on parle d’éducation. C’est à la base qu’il faut éradiquer le problème. Je serais pour introduire un enseignement à l’école, autour de la femme, de l’homme, du respect, des gestes et paroles acceptables et des autres à bannir.”

Evolution sociétale

Une idée “intéressante”, selon Wissem, mais qui ne ­réglerait pas tous les problèmes. “Que l’école prenne le relais, pourquoi pas, mais il faut que la société suive ­aussi. Aujourd’hui, l’homme gagne plus à travail égal, on le ­recrute plus facilement et il a toujours la sensation d’être le dominant. Certains se croient supérieurs, pensant que la femme leur appartient, comme si ce n’était qu’un objet ou un morceau de viande. Tout le monde doit faire les ­efforts pour que ça évolue, afin que l’égalité des sexes ne soit plus une vaste ­fumisterie.” 

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