Dossier du Courrier."Nous ne sommes pas ceux que vous croyez"

crédit photo : Emile Zeizig/mascarille.com

Bousculer les préjugés sur l’identité masculine, c’était l’ambition de Nadjette Boughalem. Son spectacle, “Paroles de Gonz’”, qu’elle a présenté cet été au festival d’Avignon et auquel participent des habitants d’un quartier populaire, réussit ce pari. 

Un après-midi de juillet, sous une chaleur accablante, une dizaine de comédiens de différentes générations, des garçons pour la plupart, se produisent dans la prestigieuse Maison Jean-Vilar à Avignon. “Ils dansent, chantent, rient, pleurent et passent du coq à l’âne, comme dans la vie”, s’enthousiasme Nadjette Boughalem, ­quinquagénaire bouillonnante à l’origine du projet.

Sur scène, les situations s’enchaînent à toute vitesse, les émotions aussi. Il y a un père, un fils, un expatrié, une chanteuse, une introvertie. Parmi eux, un grand gaillard un peu à l’étroit dans ses vêtements de maître de cérémonie – joué par Mourad Bouhlali – fanfaronne autant qu’il émeut les spectateurs. Autre personnage, un garçon gracile au visage doux, interprété par Yohan Plante, déploie une puissance insoupçonnable à ­travers des figures hip-hop, une sorte de danse de guerrier qui tranche avec les apparences.

Dans ce spectacle à l’énergie communicative, le moindre détail contrarie toute tentative de catégorisation des individus. “Je voulais que ce projet autour de la parole des hommes montre le décalage entre ce qu’on ­raconte sur eux et ce qu’ils sont en réalité”, lâche la ­metteuse en scène, ex-médiatrice sociale et culturelle à la Maison Pour Tous du quartier Champfleury, à Avignon. “J’y ai organisé des ateliers de théâtre durant des années, afin de sensibiliser les jeunes aux questions d’identités. Il y a quelques mois, j’ai croisé par hasard un garçon de 33 ans, qui avait fréquenté mon atelier vingt-deux ans plus tôt. Quand il m’a confié que cela lui avait permis de s’ouvrir au monde et d’accepter son ­homosexualité, j’ai été très touchée. Je me suis alors beaucoup interrogée sur la ­manière dont les hommes se définissent en fonction des préjugés qu’on leur octroie et auxquels on apprend à ne pas être ‘la gonzesse’, mais bien ‘le gonz’, un mot qui signifie ‘mec’ en argot, l’homme, le mâle, le combattant. Son témoignage m’a donné envie d’initier Paroles de Gonz’”

L’envie de se livrer

Lors d’une rencontre avec Olivier Py, directeur du ­festival d’Avignon – pour lequel elle s’est beaucoup ­impliquée en amenant nombre d’habitants de Champfleury au théâtre –, elle lui explique son envie de travailler sur le rapport des hommes à la parentalité, à l’intime ou sur la difficulté de vivre sa sexualité dans un contexte parfois oppressant, où le regard et le jugement d’autrui pèsent. “Un heureux concours de circonstances a fait qu’il souhaitait organiser l’édition 2018 autour de la question du genre. Il a donc rapidement accepté.”

Après six mois de recherches et de prise de contacts, elle réussit à constituer un collectif mêlant comédiens amateurs et professionnels, âgés de 16 à 58 ans. “Il ­fallait que les hommes que j’avais recrutés dans le quartier soient prêts à livrer leurs émotions et leurs interrogations personnelles”, insiste Nadjette Boughalem. En ­parallèle, Ema Del, animatrice d’ateliers d’écriture, mène un ­travail avec les membres du collectif, afin que leurs ­histoires forment la dramaturgie d’ensemble. “Les hommes sont libres et avec un pouvoir illimité. Se ­soumettre au patriarcat, c’est retomber dans l’ignorance des précédentes générations primitives”, écrit par exemple un membre en guise de réflexion. “Ils avaient envie de se raconter, sans pathos, se souvient la metteuse en scène. L’écriture de leurs récits a permis une mise à ­distance indispensable avec ce qu’est leur réa­lité.”

Poser un autre regard

De son côté, le chorégraphe Nabil Hemaïzia travaille avec eux la fluidité du mouvement. “Elle les a aidés à mieux s’ouvrir et à faire en sorte que le corps prenne le ­relais de la parole quand c’était nécessaire”, argumente ­Nadjette Boughalem. “Au final, dans Paroles de Gonz’, même si ce sont avant tout des comédiens sur scène, certains parlent d’eux, ­racontent leurs faiblesses ou leurs forces, poursuit-elle. Et même ceux qui se sont contentés d’interpréter un rôle, se sont interrogés sur l’idée qu’on se fait de l’identité ­masculine ou sur leur vécu d’homme ou de ­personne ­appartenant à tel ou tel genre.”

L’entourage s’est parfois montré réticent vis-à-vis du projet. “L’un des participants a été confronté aux railleries de ses copains, qui lui ­demandaient : ‘Mais qu’est-ce tu fais là-dedans ?’ raconte-t-elle. Le collectif lui a donné la force d’assumer. On s’est tenu chaud.” Finalement, même les proches ont bénéficié du regard renouvelé porté sur les hommes et de la meilleure acceptation des différences. Comme un effet boule de neige ! Quand une des comédiennes slame pour critiquer des frères étouffants, qui se prennent pour son père et l’empêchent de vivre, le regard de ces derniers finit par changer. Ils s’inquiètent moins pour leur sœur. “Ça a permis des remises en question”, affirme avec satisfaction Nadjette Boughalem.

Le genre, la sexualité... Tout est mis sur le tapis

Sur la paternité, un des jeunes a écrit qu’on aime “mettre en avant cette figure de chef de famille, transmetteur des gènes, du nom. Je pense qu’il faut sortir de ces conditionnements, car tout homme deviendra père ou a les mêmes capacités à le devenir. Ainsi, celui qui a été ­dominé par le sien dominera, car c’est ce qu’il aura appris.”

Le genre, la sexualité, tout est mis sur le tapis. “Et ­finalement, tous, hétéros ou homos, ont été bouleversés qu’on leur donne la parole, conclut Nadjette Boughalem. Une expérience tellement magique que les membres, qui ne se connaissaient pas auparavant, sont aujour­d’hui très soudés malgré leurs différences.”

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