Mohand Sidi Saïd, des montagnes kabyles aux gratte-ciels de Manhattan

 Mohand Sidi Saïd, des montagnes kabyles aux gratte-ciels de Manhattan

photos Madjid Aït Yahia


Incroyable parcours que celui de ce baron de l'industrie pharmaceutique, dirigeant de Pfizer monde aujourd'hui retraité, philanthrope reconnu et ardent défenseur de l'accès pour tous aux thérapies innovantes.


L’homme est à l’aise partout. Qu’il vous reçoive dans un restaurant huppé de Saint Germain où il a sa table attitrée, ou dans ses montagnes de Kabylie sur la place de son village natal, ce qui frappe d’emblée chez Mohand Sidi Saïd, c’est son adaptation à tout et à tous. « Bonjour mon cher ! » vous lance –t-il d’emblée lorsqu’il vous rencontre avec son accent indéfinissable entre anglais, français et kabyle. Le cheveu gris et l’air vif, le septuagénaire alerte est toujours sur le qui-vive. Tout l’intéresse, encore aujourd’hui, alors qu’il a pris sa retraite depuis quelques années déjà dans sa bastide du XVIIe siècle en Provence, l’ancienne propriété de la sœur du peintre Paul Cézanne. Mohand Sidi Saïd, c’est un profil hors normes, romanesque. Une success story qui se joue sur plusieurs continents, entre Afrique, Europe, moyen orient et Amérique du Nord.


Tout commence pour lui dans une paisible bourgade de Grande Kabylie en Algérie, nous sommes en 1939, le nouveau né n’a pas beaucoup de chance de voir autre chose que son village isolé. Son père émigré en France meurt alors qu’il n’est qu’enfant. Pire sa mère tombe malade et passe désormais plus de temps à l’hôpital qu’avec lui et ses frères et sœur avec qui il vit « dans une pièce unique à six avec leur grand-mère sans eau, ni électricité, ni sanitaire » Le jeune garçon enchaine alors les petits boulots pour nourrir les siens, il sera tour à tour vendeur à la criée de pastèques ou encore de charbon de bois.


C’est justement un cousin instituteur croisé sur le marché alors qu’il vient de fêter ses 10 ans qui va changer sa vie. Celui-ci l’inscrit à l’école de Aïn El Hamman, à 30 minutes à pied de son village : « J’allais en classe pieds nus, j’ai eu faim et soif, il fallait être sacrément motivé ! »  Il se prend alors de passion pour la langue française et la poésie notamment. Les vers de Ronsard et Musset n’ont désormais plus de secrets pour lui.


Elève brillant, il obtient le certificat d’études, se rêve en avocat mais en pleine guerre d’Algérie, la grève des étudiants décrétée en 1956 par le FLN freine ses ambitions. Il s’accroche, continue d’étudier par correspondance et réussit à l’indépendance le concours d’entrée à la faculté de droit d’Alger. C’est alors qu’une seconde rencontre va finir d’influer sur son destin. Un autre de ses cousins médecin de profession va le convaincre de devenir délégué médical. Mohand Est embauché en 1965 par le laboratoire américain Pfizer. Sa formidable carrière est lancée. Dans les années 70, depuis son bureau à Casablanca, il devient responsable de la firme de toute l’Afrique francophone. Puis ensuite à Nairobi, il étend sa zone de responsabilité au Moyen Orient et à l’Asie. Après un passage en France, le groupe le mute à Bruxelles, puis New York où ses méthodes managériales empreintes d’humanisme font des miracles. Il promeut par exemple des jeunes issus des pays émergents à des postes à responsabilité. Une révolution à l’époque. Car il n’oublie pas qu’il a subi les discriminations, lui le jeune algérien sans réseau. Certains lui ont fait comprendre… Lui préfère tenir bon. En silence et avec abnégation.


En 1990, le jeune berbère volontaire parti de nulle part est nommé vice-président du groupe Pfizer devenu un géant mondial de l’industrie pharmaceutique. Bureau feutré d’une tour de Manhattan, jet privé, limousines… Roi de new York, Mohand acquiert les codes à vitesse grand V : « J’ai beaucoup appris par l’observation, surtout ce qu’il ne fallait pas faire ». La réussite lui est elle montée à la tête ? « C’était le risque à New York, d’oublier d’où je viens, la dérive est facile mais grâce à dieu je n’ai pas changé, car je n’ai pas perdu le souvenir des souffrances de mon enfance »


Dans les années 90 alors que le sida gangrène l’Afrique, Mohand Sidi Saïd, devenu l’un des trois présidents de la division pharmaceutique intervient auprès de son entreprise pour qu’elle retirede l’action en justice contre l’Afrique du Sud qui s’affranchissait des brevets pour fabriquer ses propres traitements génériques moins chers. Car c’est le grand combat de Mohand Sidi Saïd « Si il existe une médecine à deux vitesses, il faut des traitements à deux prix, pour les riches et pour les pauvres » En lui, il a garde toujours le vision du petit garçonnet aux pieds nus.


Cette « philanthropie responsable » étonnante pour un responsable de la si décriée industrie pharmaceutique le fera connaitre au-delà du cercle des professionnels. Il sera soutenu notamment par des personnalités aussi diverses que le révérend Desmond tutu, Nelson Mandela ou Pelé. Autant de personnalités qu’il a croisées lors de son prolifique parcours professionnel.


Père de 3 enfants et grand père accompli, il garde toujours des activités dans une société de recherche et développement en France et aux Etats Unis « qui travaille sur les cellules souches, souvent à l’origine des rechutes dans les cancers ». Philanthrope accompli il donne beaucoup de son temps et de ses moyens financiers pour des causes qui lui semblent juste : « Pour rendre un peu ce que la vie m’a donné » Dans un ouvrage publié récement, il appelle l’industrie pharmaceutique dont il est issu  « à plus de vision et de solidarité »  mais aussi les patients: « La moitié des cancers pourraient être évités aujourd’hui avec une bonne hygiène de vie, sans d’alcool ni tabagisme et moins de stress. Hippocrate ne disait-il pas que ton alimentation soit ton remède ! » Il fait maintenant le tour des médias pour prêcher la bonne parole : « J’essaie de créer une association pour lutter contre les prix excessifs des traitements anti cancéreux »


Aujourd’hui s’il on n’a pas encore réussi à trouver le bon remède contre le cancer, lui a réussi à vaincre la misère d’où il était issu. Du haut des montagnes de Kabylie aux sommets des tours new-yorkaises, essayer de rendre aux autres ce que la vie lui a donné reste son leitmotiv. Il participe depuis 2007 à un fond d’investissement pour les banlieues. En toute modestie il conseille aux jeunes générations en bon « oncle d’Amérique » qu’il est de « tenir bon, ne jamais désespérer, de se fixer une ligne et de s’y tenir avec courage, persistance, endurance »


 



 « Au secours notre santé est en péril » de Mohand Sidi Saïd, Presses du Chatelet, Paris 2016


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