France télévisions jugée au tribunal pour discrimination raciale

 France télévisions jugée au tribunal pour discrimination raciale


Wafa Dahman est journaliste. Pendant dix ans, elle a travaillé pour France 3, parcourant une bonne partie de l'hexagone, d’hôtel en hôtel, courant après des remplacements, parfois pour une toute petite journée de boulot. Engagée de 2004 à 2014 dans 38 bureaux, elle a accumulé plus de 500 contrats, avant d'être évincée de la télévision publique. Elle a porté plainte contre France télévisions pour "discrimination, harcèlement et abus de CDD". Une audience exceptionnelle aura lieu ce jeudi 1er juin à 13h30 devant le Tribunal correctionnel de Paris. Wafa Dahman a accepté de répondre aux questions du Courrier de l'atlas. Quant à nos tentatives pour joindre France télévisions, elles sont restées vaines. 

 




Nous sommes à la veille du procès.  Comme vous sentez-vous ?

Je ne vais pas dire que tout ceci m'enchante. Je suis très triste de cette situation, car je la vis comme une grande injustice. J'ai encore du mal à comprendre.  Je me retrouve en face d’une institution complètement sourde, méprisante. N’importe quel autre employeur aurait essayé d’en savoir un peu plus sur ce que j'ai vécu. Et de trouver une solution. Mais là rien de tout ça. La seule chose qu’on me propose et par avocat interposé, c’est de l’argent. La direction de France télévisions aimerait que j’abandonne ma plainte. C’est insultant et inacceptable. 



Pourquoi avoir décidé justement de poursuivre France Télévision au pénal ? 

Dans mon dossier, il y a plusieurs délits : des abus de CDD, de  l'harcèlement, des discriminations. En 2012, j'ai essayé en interne d’attirer l’attention de la Direction de France télévisions sur mes difficultés. Au lieu de m'aider, mon employeur m'a sanctionné en diminuant drastiquement mes contrats. En quelques semaines, je me suis retrouvée quasiment sans  travail. Dans le même temps, je voyais arriver de nouveaux journalistes. Face à cette situation,  je n’ai pas eu d’autre choix que de déposer plainte. 



Vous évoquez des pratiques discriminatoires…

Effectivement. Certains responsables de région ont des  attitudes discriminatoires. Elles ne sont jamais sanctionnées. Le sujet est tabou, et ceux qui subissent ces pratiques, n'ont aucun recours. Comme si cela n'existait pas. 

France Télévision fait de la communication parce qu'elle a  obtenu le "label diversité" mais sur le terrain, une victime de discrimination ne peut rien faire. Soit elle se tait, soit elle part. 

Moi j’ai choisi de dénoncer ce qui 

m'était arrivée, après dix ans de silence… 





Pour vous, il ne fait aucun doute, vous avez été victime de discrimination ? 

Oui. J’ai été victime de harcèlement et de discrimination. J’ai mis du temps à accepter ce mot. C’est douloureux de se dire qu’en 2017, sa couleur de peau, son patronyme, son milieu social, peuvent être des freins. Bien sûr, je savais en intégrant France Télévisions que ce serait plus difficile. Pendant dix ans, j’ai accepté de faire la moitié de la France, d’hôtel en hôtel, courant après des remplacements, parfois pour une journée de boulot. J’ai fermé les yeux quand ma candidature envoyée par courriel pour un poste était éliminée d'office, sans même avoir été consultée. J’ai été victime de propos sexistes. J’ai été exclue d’une rédaction car le chef ne voulait pas de Maghrébins. Là encore, je n’ai rien dit. Et je suis partie.  J’ai été insultée par un collègue sans que ma hiérarchie ne sanctionne la personne, la goutte d’eau de trop pour moi. J’ai levé la main pour dire Stop : ils ont voulu me punir en m’éliminant. 





Savez-vous si d’autres CDD ont été victimes eux aussi de pareilles discrimination ? 

Oui il y en a d’autres, beaucoup plus qu’on ne le pense. Lisez par exemple le livre de Nordine Mohamedi "Pourquoi par moi ?", dans lequel mon ancien collègue raconte les pratiques discriminatoires qui ont lieu au sein de la télévision publique. Je connais bien Nordine, il en avalé des couleuvres et il continue aujourd’hui encore (NDLR : Nordine Mohamedi est en poste à Clermont-Ferrand). Il n’a été intégré à France Télévisions qu’après une grève de la faim. D’autres se taisent par peur, car le sujet et je le répète est tabou. La discrimination est une blessure terrible pour qui l’a subie, une injustice sans nom. 



Avez-vous cherché à obtenir des explications après votre mise à l’écart ? 

Oui bien sûr. En vain. Pour justifier ma mise à l'écart, les rédacteurs en chef m'ont répondu qu’il n’y a plus de travail. Alors qu’en jetant un coup d'œil sur les plannings, vous voyez de nouveaux noms remplacer le vôtre. Les visages se détournent : ceux qui vous saluaient avant, rasent les murs pour vous éviter. Et encore maintenant, les avocats de France Télévisions justifient mon éviction, par une baisse d’activité, ce qui est entièrement faux. Cette entreprise est composée d’hommes et de femmes qui sont porteurs de ces préjugés stigmatisants. Mais ce qui est inacceptable c’est que les responsables hiérarchiques participent au maintien de ces discriminations en fermant les yeux. 





Vous avez travaillé plus de 10 ans pour FTV, avez-vous retrouvé un emploi depuis ? 

Depuis deux ans, je travaille dans une radio locale à Lyon. Il s'agit d'un "emploi aidé", le salaire est donc minimal. Mon contrat s’achève dans une semaine. Je n’ai pas d’autres perspectives pour le moment. J’attends beaucoup de ce procès. J'ai besoin qu'on me rende justice. Je veux réparation du préjudice subi.


 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.