Lallab”émue de voir à quel point les ateliers ont permis de libérer la parole”

 Lallab”émue de voir à quel point les ateliers ont permis de libérer la parole”

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C’est avec Oumalkaire Suleman, responsable formation chez Lallab, que nous clôturons notre série consacrée à cette association féministe et antiraciste qui défend le droit des femmes musulmanes. C’est dans le cadre du Muslim Women’s Day que Lallab organise, et dont la 4ème édition se déroulera le 27 mars, que nous nous sommes penchés tout au long de ce mois sur les lignes de forces et les actions de ce collectif. Entretien avec la sociologue Oumalkaire, chargée principalement de la coordination des programmes POUVOIR, deux programmes d’éducation populaire pour et par les femmes musulmanes.

LCDA : Quels sont les différents types de discriminations que les femmes musulmanes peuvent subir ?

– Oumalkaire Suleman : En France, les femmes musulmanes se voient confisquer leur liberté d’agir et leurs droits les plus fondamentaux. Elles sont donc confrontées à une multitude de discrimination à toutes les échelles de leur vie. Parmi ces discriminations et non des moindres, on peut parler de la question de l’emploi. La situation des femmes musulmanes sur le marché du travail est à notre sens alarmante, car on a un cadre légal très peu protecteur et un contexte politique qui favorise un marché du travail discriminant à leur égard. Si on prend en particulier l’exemple des femmes musulmanes portant le voile, on peut voir que leur port du voile est considéré comme étant éminemment politique dans la sphère médiatique et politique.

De ce fait, toute manifestation de ces femmes musulmanes dans l’espace public est perçue comme une provocation ou un rejet des valeurs républicaines. De par leur affirmation religieuse, elles font l’objet d’une multitude d’injonctions médiatiques et politiques visant à avoir un contrôle social sur leur corps et à restreindre leur accès à l’espace public. Ainsi, le voile est considéré comme étant incompatible avec l’imaginaire national républicain, la politisation de la question du voile n’est pas sans incidence sur les conditions de travail ou d’insertion professionnelle des femmes musulmanes voilées.

On le voit actuellement avec la politisation accrue de la laïcité, la neutralité qui incombait jusqu’à là aux agents du service public risque de se systématiser dans les entreprises privées. Et il n’existe à ce jour aucune mesure ferme prise pour protéger les salarié.e.s contre les dérives de cette clause de neutralité. Ce contexte juridico-politique favorise l’exclusion professionnelle des femmes musulmanes en rendant difficile leur insertion professionnelle. Leurs conditions de travail une fois en poste (pour celles qui réussissent à obtenir un emploi) peuvent se révéler toutes aussi ardues que leur recherche d’emploi. Ces difficultés ne sont pas sans conséquences sur leur santé physique et mentale ainsi que sur leur trajectoire professionnelle. Elles sont privées d’un outil d’émancipation qu’est le travail. Ce qui le met dans une précarité à tous les niveaux et restreint par conséquent leur mobilité sociale.

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Quels sont les outils dont vous disposez qui pourraient mettre fin aux discriminations à l’égard des femmes musulmanes ?

– Nous disposons de plusieurs outils construits pour et par les femmes musulmanes dont l’objectif est de créer un espace d’expression où elles peuvent s’exprimer librement, changer la narration et les discours faits sur elles, faire entendre leurs voix dans les espaces de pouvoir médiatique et politique, remettre en question et se libérer des différents rapports structurels d’oppressions et réformer le cadre législatif français pour garantir sa juste application. Parmi ces outils qui permettent aux femmes musulmanes de faire face aux discriminations, nous avons mis en place deux programmes d’éducation populaire POUVOIR, l’un sur les questions de Santés et Sexualités, et l’autre sur les questions d’Éducation et de Travail. Ces programmes répondent à 3 objectifs centraux, dans le regain et la reprise du pouvoir par et pour les femmes musulmanes :  se réapproprier nos histoires et de se sentir plus outillées, fortes et solidaires, renforcer nos capacités et pouvoir d’agir sur nos vies, et imaginer des stratégies individuelles et collectives pour lutter contre les violences systémiques que nous vivons.

Ces programmes nous ressemblent, prennent en compte notre point de vue situé et sont construits avec les principales concernées. Ils ont été imaginés sans infantilisation, sans paternalisme, sans instrumentalisation et sans confiscation de notre parole !

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Racontez-nous un peu votre expérience…

– En 2019, quand j’ai rejoint Lallab en tant que bénévole, j’étais en train de travailler sur mon mémoire de sociologie portant sur l’expérience de la discrimination des femmes musulmanes au travail. En tant que femme noire, musulmane et voilée, ce travail de recherche était psychologiquement lourd à porter pour moi et quelques jours avant d’intégrer Lallab, j’avais décidé d’abandonner la rédaction de ce mémoire ! Même si ce travail était pour moi l’opportunité de faire entendre les voix des femmes musulmanes et de dénoncer un marché du travail extrêmement oppressant à leur égard, à mon égard, je n’avais plus la force de continuer. Grâce aux soutiens dont j’ai pu bénéficier chez Lallab, j’ai pu terminer mes études. Aujourd’hui, je suis sociologue et je suis extrêmement heureuse de continuer à faire entendre les voix des femmes musulmanes en mettant mon expertise au service de ces programmes qui sont à mes yeux nécessaires. Je sais à quel point ils sont vitaux pour toutes les participantes et j’espère qu’on pourra d’ici quelques années en faire bénéficier à un plus grand nombre de femmes musulmanes.

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Avez-vous une histoire qui vous a marquée dans le cadre de votre travail à Lallab et que vous aimeriez nous restituer ?

– Lors de la première session de formation du programme POUVOIR Santés et Sexualités, nous avions organisé des ateliers sur la sexualité et l’impact des normes des beautés sur nos corps. La plupart des participantes n’avaient jamais eu un espace pour parler et se former sur ces questions. J’ai été profondément émue de voir à quel point ces ateliers ont permis de libérer la parole.

Après 5 ans de travail sur le terrain nous avons recueilli tellement de témoignages, de vécus, d’histoires, qui racontent ces violences, sans solution, que nous nous devions de réagir. En France aujourd’hui, il n’existe pas de projets d’accompagnement spécifiques pour les discriminations intersectionnelles dont font l’expérience les femmes musulmanes. Nous devions donc construire ces programmes sur le long terme. Ces projets sont donc vitaux ! Les discriminations subies par les femmes musulmanes étant spécifiques, les priorités et les réponses apportées se doivent d’être les plus adaptées possible.

Aujourd’hui on en est bientôt à notre troisième session de formation et je constate la progression des participantes qui prennent de plus en plus du POUVOIR.

>> Voir aussi : 10 femmes de pouvoir qui ont marqué le monde musulman [Partie 1]

Malika El Kettani