Lallab : “On est des sujets politiques et on défend notre propre agenda”

 Lallab : “On est des sujets politiques et on défend notre propre agenda”

Le 27 mars sera célébrée en ligne la 4ème édition du Women Muslim Day, organisée par l’association féministe et antiraciste Lallab, afin de faire résonner les voix des femmes musulmanes et mettre en avant la puissance  collective de ces femmes dans les luttes contre les injustices en France et partout dans le monde. À cette occasion, nous avons donné la parole à Mah Simpara, vice-présidente de Lallab. Elle participe par ailleurs au programme Pouvoir, santés et sexualités, un des deux programmes phares de l’association qui vise à renforcer les capacités des femmes musulmanes à agir sur leur destin face à des situations qui peuvent être discriminantes. Ce programme a été conçu par et pour des femmes musulmanes. Entretien. 

LCDA : Est-ce qu’il y a une différence de nature entre le combat des femmes musulmanes et le combat des femmes en général ?

Mah Simpara : Le combat des femmes devrait s’inscrire comme étant le combat de toutes les femmes quelles que soient leurs identités ou leurs appartenances. L’histoire des luttes féministes en France montre que cela n’a pas toujours été le cas, et que des logiques d’exclusion se sont opérées du fait de représentations universalistes et racistes. C’est par nécessité que nous, Lallab, ouvrons une nouvelle voie pour la défense des droits des femmes en donnant aux femmes musulmanes, au cœur d’oppression sexistes, racistes et islamophobes, les moyens d’être actrices de leur propre chemin d’émancipation. Au sein de notre association, nous nous inspirons et nous sommes les héritières des combats des féministes musulmanes comme Amina Wadud ou Fatima Mernissi. Et nous travaillons à partir de concepts puissants créés par les afroféministes, dont l’intersectionnalité de Kimberlé Crenshaw.

Les femmes musulmanes se sentent-elles stigmatisées par l’opinion véhiculée dans les médias ou le débat publique renvoie-t-il à une certaine réalité ?

– La stigmatisation des femmes musulmanes est réelle. Et depuis des années, nous assistons à un acharnement médiatique sans pareil sur le corps des femmes musulmanes. Leur droit à disposer de leurs corps est sans cesse remis en question, voire bafoué, et ce, sans que la parole ne leur soit accordée. D’ailleurs le projet de loi “confortant les principes républicains” et censé lutter contre les séparatismes, que nous avons dénoncé dans une tribune écrite le 10 décembre 2020, en plus d’être une loi liberticide pour tous, vient une nouvelle fois exclure les femmes musulmanes de l’espace publique, de l’éducation, de l’emploi et des activités de loisirs.

La défense du droit des femmes musulmanes n’est pas très visible ou médiatisée sur la scène publique. À quoi cela est dû selon vous ? Comment faire pour qu’elle le soit davantage ?

– La parole des femmes est généralement invisibilisée sur la scène médiatique française,  et elle est d’autant plus lorsqu’il s’agit des femmes racisées et/ou musulmanes. Toutefois, nous voyons ici et là des “pseudos chevaliers blancs”, qui au nom de la défense de nos droits vont prendre la parole à notre place pour dénoncer l’emprise ou les violences commises par les hommes de notre propre communauté. Ils agissent comme si eux-mêmes étaient exempts d’un patriarcat toxique, maltraitant et raciste. Cette confiscation de notre parole participe à notre invisibilisation. 

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Nous sommes convaincues que la lutte contre les inégalités et les discriminations doit d’abord être l’affaire des personnes concernées par ces oppressions, qu’elles sont les plus à même de définir les outils pour s’en défendre, et savoir quelle politique est la plus apte à les protéger. Nous sommes des sujets politiques et nous défendons notre propre agenda. Ainsi notre indépendance passe par la création de nouveaux outils de lutte adaptés et par leur visibilisation. 

Le travail incroyable réalisé par nos supers équipes de bénévoles que ce soient dans notre magazine en ligne, nos sessions de sensibilisation auprès d’autres structures associatives, et nos événements ouverts au public comme notre festival féministe et antiraciste à Paris organisé tous les ans, le Lallab Birthday qui aura lieu le 29 mai, ou ele Muslim Women’s Day de ce 27 mars 2021. Ces événements sont autant de plateforme qui permettent de davantage médiatiser nos combats et de faire entendre la voix des femmes musulmanes.

Comment voyez-vous la libération de la parole en France autour des agressions sexuelles sur les femmes ?

– Même si nous pouvons nous réjouir de la libération de l’écoute, l’omerta est généralisée et nous percevons bien la difficulté avec laquelle elle persiste dans tous les milieux socio-culturels de notre société. Audre Lorde, essayiste, poétesse et militante féministe afro-américaine le disait : “notre silence ne nous protégera pas”. Le témoignage de Sarah (victime de l’imam de Montpellier) à laquelle nous apportons tout notre soutien, montre que cette libération de l’écoute autour des violences sexuelles met en lumière l’importance et l’horreur d’un problème que certaines femmes vivent dans nos communautés et qui est trop souvent tu.

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Les violences que nous subissons dans nos cercles intimes, dans nos cercles communautaires sont à combattre au même titre que toutes les autres violences que nous subissons dans la société. C’est pourquoi en tant que femmes musulmanes et en tant que féministes antiracistes nous dénonçons tous les systèmes d’oppressions que nous subissons, dans tous les pans de notre vie, et ce jusqu’à notre intimité. Dans le cadre du Muslim Women’s Day (les inscriptions sont ouvertes !), nous avons par ailleurs prévu une table ronde ainsi qu’un talk sur les questions de violences sexistes et sexuelles et la manière dont les femmes musulmanes brisent l’omerta et reprennent le pouvoir ! 

Comment qualifieriez-vous votre combat ?

– Notre combat féministe et antiraciste est un appel à une révolution ! Il ne s’agit pas seulement de l’égalité homme femme. L’égalité est au cœur de notre combat et concerne tous les pans de notre vie. Nous visons à combattre les systèmes d’inégalités fondées sur le genre, la race, l’orientation sexuelle, l’identité de genre, le handicap, la classe et toutes autres formes de discriminations en France et partout dans le monde ! Avec Lallab, nous visons à créer un monde dans lequel chaque femme peut vivre et s’accomplir sans peur d’être jugée, discriminée ou violentée quelles que soient ses identités !

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Malika El Kettani