Lallab : “Les femmes musulmanes sont épuisées à devoir se justifier”

 Lallab : “Les femmes musulmanes sont épuisées à devoir se justifier”

Copyright : Lallab

Défendre les droits des femmes musulmanes, c’est le combat que mène l’association féministe et antiraciste Lallab depuis plus de cinq ans. En ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, nous avons voulu donner la parole à ce collectif, par la voix de sa présidente Fatima Bent. Parce que si être une femme suppose être la proie d’inégalités en tout genre, être une femme musulmane en France peut se révéler être tâche encore plus ardue. C’est dans ce sens que les lallas organisent le 27 mars, depuis quatre éditions, un rendez-vous annuel appelé le Muslim Women’s Day ou la Journée internationale des femmes musulmanes, pour porter leurs voix au plus haut. Entretien avec Fatima Bent.

LCDA  : D’où est venue l’idée de crée l’association Lallab ?

-Fatima Bent : Pour commencer, Lallab est une association féministe et antiraciste dont le but est de faire entendre les voix et de défendre les droits des femmes musulmanes qui sont au coeur d’oppressions sexistes, racistes et islamophobes. Nous souhaitons changer le système politique français et européen de lutte contre les discriminations et répondre à un besoin délaissé en construisant des solutions concrètes et spécifiques aux femmes musulmanes. Nous sommes les héritières des combats des féministes musulmanes comme Asma Lamrabet, Zainah Anwar, Amina Wadud, Zahra Ali et Fatima Mernissi, nous avons été instruites par des concepts puissants créés par les afroféministes, dont évidemment l’intersectionnalité de Kimberlé Crenshaw.

A l’origine de Lallab, se trouve la série documentaire Women SenseTour – in Muslim Countries réalisée par nos co-fondatrices Sarah Zouak et Justine Devillaine, qui sont parties à la rencontre de 25 femmes musulmanes actrices du changement et agissant pour l’émancipation des femmes dans 5 pays (Maroc, Tunisie, Turquie, Indonésie, Iran). L’objectif était déjà de faire entendre les voix des femmes musulmanes et de changer l’image de celles ci constamment représentées comme soumises, oppressées et/ou victimes. C’est sur la base de cette prise de conscience personnelle que le collectif a pu prendre racine et notre force commune éclore à travers la création puis le développement de Lallab depuis décembre 2015.

Quelles sont vos actions au sein de cette association ?

– Nous avons développé en 5 ans de multiples activités qui nous permettent de faire entendre les voix des femmes musulmanes et de défendre leurs droits. Nous avons par exemple dès le début contribué à cette réappropriation de nos histoires avec le magazine en ligne qui compte plus de 300 articles depuis. Nous avons aussi lancé en janvier 2021, 2 programmes d’éducation populaire POUVOIR qui vise à redonner aux femmes musulmanes leur capacité d’agir. Nous célébrons aussi chaque année notre combat avec le festival féministe et antiraciste qui a lieu en mai ou le Muslim Women’s Day en mars où nous amplifions les voix des femmes musulmanes dans les médias.

Ces exemples d’activités s’ancrent autour de 3 principaux objectifs : créer une communauté de solidarité afin de renouer les solidarités cassées par la société pour que les femmes musulmanes puissent recevoir du soutien, du soin, se former, gagner en puissance. La création aussi d’une communauté d’expressions et de savoirs où nous produisont des narrations réalistes et plurielles ainsi que des outils adaptés pour visibiliser les vécus des femmes musulmanes, se réapproprier et déconstruire leur histoire, rendre hommage aux femmes qui les ont précédées et s’inscrire dans un puissant récit de résistance. Et enfin, créer une communauté de pouvoir via la mise en application urgente des politiques de droits fondamentaux et concevoir et mettre en place de politiques réellement inclusives grâce au pouvoir collectif et organisé d’une communauté de pouvoir.

>> Voir aussi : 10 femmes de pouvoir qui ont marqué le monde musulman [Partie 1]

Pour vous, est-il difficile d’être une femme musulmane en France ?

– Notre combat s’inscrit dans une nécessité de faire entendre nos voix, trop longtemps silenciées et de défendre nos droits. Depuis de nombreuses  années, les discours médiatiques et politiques à l’égard des femmes musulmanes sont très stigmatisants, et notamment envers les femmes qui portent le foulard. On parle constamment des femmes musulmanes sans nous donner la parole. Nous dénonçons des discours politiques racistes, sexistes et islamophobes et plus récemment avec le projet de loi “confortant les principes républicains” qui représente une menace pour les droits des musulman.e.s déjà lourdement discriminées sur le marché de l’emploi, dans leur accès à l’éducation et aux loisirs.

Les discours politiques et médiatiques n’ont de cesse de nous désigner comme des ennemies de l’intérieur, dont les moindres faits et gestes devraient être surveillés, analysés, scrutés, allant même jusqu’à inviter chacun.e à être à l’affût de « signaux faibles de radicalisation ». Cette narration a des effets dévastateurs dans nos vies. Il faut rappeler que plus de 70% des agressions islamophobes en Europe sont dirigées contre les femmes, selon le rapport 2020 du CCIF. Il faut aussi rappeler que les femmes qui portent le voile sont constamment livrées à la vindicte populaire par les politiques et dans les médias. La plupart d’entre elles ne trouvent pas d’emploi, ne se sentent plus à leur place en France. Cela crée un vrai sentiment de dissociation, de haine de soi, de remise en question, d’auto-sabotage professionnel et personnel. Etre une femme c’est déjà faire face à de nombreuses barrières sexistes, être en plus de cela non-blanche, musulmane et/ou porter le foulard, c’est faire face à d’autres formes de mépris dans plusieurs domaines de notre vie (accès aux loisirs, à l’emploi, au logement…). Les femmes musulmanes portent aujourd’hui sur leurs épaules, dans leurs corps et dans leurs têtes, le poids d’une multitude d’oppressions violentes et continues qui produisent des effets néfastes sur chaque aspect de leurs vies.

Il est important de souligner que les discriminations systémiques impactent la santé mentale des femmes musulmanes. Elles se voient donc contraintes, pour se préserver, de redoubler d’efforts pour se conformer aux attentes d’une société islamophobe : renoncer à notre religion, renoncer à la vivre comme nous la souhaitons, renoncer à notre identité, à notre culture, à nos vêtements, renoncer à vivre avec notre communauté librement, renoncer à notre âme….

Comment jugeriez-vous leur “situation” ?

– Épuisante ! Nous le voyons sur le terrain et dans notre base de femmes musulmanes engagées au sein de Lallab, certaines sont précarisées, constamment observées et jugées. Cet état d’alerte permanent, cause anxiété, maladies et traumatismes. Combien d’entre nous sont accablées par des charges mentales, émotionnelles et raciales telles qu’elles impactent chaque dimension de nos vies ? Des charges que nous peinons à identifier et dont nous n’osons pas parler ? Les femmes musulmanes sont prises en otage par des institutions politiques desquelles elles sont de facto exclues. Nous sommes prises en étau entre plusieurs violences racistes, sexistes, islamophobes ainsi que les violences sexuelles que nous subissons aussi dans nos environnements privés. Les femmes musulmanes aujourd’hui doivent faire face à toutes ces oppressions émanant des injonctions sociétales et culturelles, nous sommes épuisées à devoir justifier nos humanités et la reconnaissance de nos droits.

Face à cette situation alarmante, chez Lallab nous œuvrons pour améliorer la situation des femmes musulmanes via un droit à l’éducation qui n’exclut pas les femmes musulmanes qui portent le foulard des bancs des universités. Nous souhaitons au sein de Lallab créer une société où les femmes musulmanes puissent retrouver leur pouvoir d’agir sur leur vie personnelle mais aussi professionnelle. Selon une étude de l’ENAR, seulement 1% des CV des femmes qui portent le voile reçoivent une réponse positive. Nous souhaitons également que l’accès à des activités de loisirs soit égalitaire pour toutes et tous. Nous souhaitons chez Lallab que le droit de disposer de l’espace public sans être attaqué soit une réalité pour toutes.

>> Voir aussi : 10 femmes de pouvoir qui ont marqué le monde musulman [Partie 2]

En quoi consiste le Muslim Women’s Day ?

Le Muslim Women’s Day ou la Journée internationale des femmes musulmanes est notre rendez-vous annuel que nous organisons maintenant depuis 4 éditions. Cette journée a été lancée pour la première fois en 2017 aux États-Unis par Amani Al-Khatahtbeh, la fondatrice du média américain Muslim Girl. Le mois de mars et ses divers événements autour des droits des femmes était le moment idéal pour faire résonner les voix des femmes musulmanes, dans leur diversité et leur pluralité. Cette année, nous mettrons en lumière la puissance des femmes musulmanes qui s’organisent et trouvent des solutions aux injustices qu’elles subissent. Nous animerons par ailleurs une conférence en ligne (Facebook Live) le 27 mars autour de 2 tables rondes : l’une sur l’organisation collective des femmes musulmanes contre les discriminations et la seconde sur les violences sexistes et sexuelles.

Quel message souhaiteriez-vous adresser à ces femmes ?

– Que nous les soutenons ! Notre soutien inconditionnel va à toutes les femmes musulmanes, visées par le mépris de nos dirigeants, qui assistent impuissantes à ce spectacle de violences qui s’ajoutent, malgré elles, aux violences qu’elles vivent déjà dans leur quotidien. Cette souffrance est réelle et nous ne cesserons de travailler et de lutter pour défendre la dignité des femmes musulmanes et faire appliquer les lois assurant les droits fondamentaux à ces femmes. Nous leur envoyons de l’amour, de la force et notre soutien indéfectible.

Nous sommes aussi conscientes et admiratives de leurs engagements sur le terrain et de leur puissance ! Nous nous organisons au sein de Lallab pour créer ce pouvoir collectif de femmes musulmanes puissantes qui lutteront pour leurs droits et qui bouleverseront ce sytème raciste, sexiste et islamophobe.

>> Lire aussi : Humanitaire (1/2) : Des femmes au coeur du Secours Islamique France

Malika El Kettani